{"id":1704,"date":"2022-07-27T21:15:10","date_gmt":"2022-07-27T21:15:10","guid":{"rendered":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=1704"},"modified":"2022-07-27T21:15:11","modified_gmt":"2022-07-27T21:15:11","slug":"lundi-28-juillet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=1704","title":{"rendered":"Lundi 28 juillet"},"content":{"rendered":"<p>Mathieu et Lo\u00efc sont venus taper avec moi les textes des chansons qu&rsquo;ils envoient aux labels\u00a0; il y a tout un album pr\u00eat, que Lo\u00efc a enregistr\u00e9 dans le courant du printemps<!--more-->. S&rsquo;ils n&rsquo;ont pas de r\u00e9ponses positives, ils le sortiront eux-m\u00eames. Ce serait une grande injustice vu le niveau. Une des grandes originalit\u00e9s de Lo\u00efc par rapport aux autres nouveaux chanteurs fran\u00e7ais ind\u00e9s apparus ces derni\u00e8res ann\u00e9es dans le sillage de Dominique A (mais pas n\u00e9cessairement \u00e0 cause de lui), c&rsquo;est l&rsquo;influence du phras\u00e9 du rap dans la mani\u00e8re dont il \u00e9crit ses textes et les chante. Du point de vue formel, \u00e7a en est aussi diff\u00e9rent que possible, mais il y a une fa\u00e7on de d\u00e9biter certaines phrases, d&rsquo;encha\u00eener des p\u00e9riodes apophoniques br\u00e8ves, qui ne peut tromper\u00a0; et il n&rsquo;a pas d\u00e9menti. Je n&rsquo;ai pu en revanche \u00e9couter les enregistrements, qu&rsquo;il conserve jalousement avant qu&rsquo;ils soient publi\u00e9s.<\/p>\n<p>Lu concurremment ces derniers temps (en plus du <em>Journal<\/em> de Samuel Pepys, qui me poursuit dans mes soir\u00e9es) deux recueils de nouvelles, <em>Le Llano en flammes<\/em>, de Juan Rulfo, un auteur mexicain r\u00e9put\u00e9 dans le monde hispanophone, \u00e0 ce que m&rsquo;en avait dit Chepe (quoiqu&rsquo;il n&rsquo;ait \u00e9crit que deux livres, dans les ann\u00e9es 50), et un de Gyula Kr\u00fady, <em>Les beaux jours de la rue de la Main-d&rsquo;Or<\/em>. Chez Rulfo, il y a un sens extraordinaire de la dramatisation, qui s&rsquo;allie \u00e0 son contraire, la banalisation de l&rsquo;horrible. Ses histoires \u00e9voquent souvent des faits sordides comme des choses presque naturelles, la mis\u00e8re dans les villages mexicains, le meurtre (souvent parricide ou fratricide), l&rsquo;inceste \u2014 peut-\u00eatre parce que ses narrateurs sont des gens frustes, et qu&rsquo;il adopte le plus souvent une focalisation purement interne. Il ne cherche jamais \u00e0 en tirer un quelconque suspense\u00a0; mais la dramatisation, tr\u00e8s forte, vient de ce qu&rsquo;il diff\u00e8re de r\u00e9v\u00e9ler ce qui est pourtant le n\u0153ud m\u00eame du r\u00e9cit. Le monologue du protagoniste commence par des lamentations sur la mort d&rsquo;un autre, puis on apprend qu&rsquo;il y a eu meurtre, puis que c&rsquo;est le personnage lui-m\u00eame qui a tu\u00e9, puis que la victime \u00e9tait son propre fr\u00e8re. Il y a une \u00e9norme <em>non-implication<\/em> des personnages dans les \u00e9v\u00e9nements, comme si tout ce qui se passait, dont ils sont en g\u00e9n\u00e9ral responsable, demeurait tr\u00e8s <em>ext\u00e9rieur<\/em>. C&rsquo;est du moins ce qui se passe dans les textes qui me paraissent les plus r\u00e9ussis\u00a0; ce type d&rsquo;effet use abondamment du discours, souvent du dialogue, avec des locuteurs peu fiables, ou \u00e0 la m\u00e9moire d\u00e9faillante (ou soi-disant d\u00e9faillante, puisque le r\u00e9cit finit par prouver le contraire \u2014 ils pr\u00e9tendent ne rien savoir, se m\u00e9langer, confondre, puis finissent par tout d\u00e9biter), et parfois \u00e7a tourne un peu au proc\u00e9d\u00e9. Mais dans la plupart des cas c&rsquo;est confondant de brio et de profondeur, avec peu de mots. Ma pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e est \u00ab\u00a0C&rsquo;est que nous sommes tr\u00e8s pauvres\u00a0\u00bb\u00a0; je l&rsquo;ai mise de c\u00f4t\u00e9 pour l&rsquo;envoyer \u00e0 Cl\u00e9ment. C&rsquo;est un gamin (probablement) qui raconte que le rio est entr\u00e9 dans une phase de crue d\u00e9vastatrice, et que la vache que son p\u00e8re avait offerte \u00e0 sa s\u0153ur pour ses quinze ans a \u00e9t\u00e9 emport\u00e9e par les flots\u00a0: on finit par comprendre que c&rsquo;\u00e9tait le seul rempart que la gamine avait contre une sordide prostitution qui se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre son destin trac\u00e9. Le d\u00e9tachement avec lequel le narrateur raconte les choses comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait juste d&rsquo;un encha\u00eenement de faits naturels (et c&rsquo;en est un finalement) donne une perspective nouvelle \u00e0 l&rsquo;horreur, qu&rsquo;on n&rsquo;attendait pas (du moins sous cette forme), et que le titre, comme une mani\u00e8re d&rsquo;excuse, vient renforcer <em>a posteriori<\/em>. Du g\u00e9nie.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai moins aim\u00e9 le Kr\u00fady, tr\u00e8s in\u00e9gal. Quoiqu&rsquo;il soit tr\u00e8s diff\u00e9rent du livre de Juan Rulfo, les meilleurs pages se situent aussi en g\u00e9n\u00e9ral dans le registre de l&rsquo;horrible, mais il y a une dimension humoristique absolument absente chez le Mexicain, li\u00e9e en particulier \u00e0 une forte pr\u00e9sence d&rsquo;un narrateur ext\u00e9rieur, et \u00e0 ses commentaires, caract\u00e9ristique du style de Kr\u00fady avec ces longues digressions descriptives incongrues. C&rsquo;est peut-\u00eatre l\u00e0 qu&rsquo;on ressent le plus fortement son mode d&rsquo;\u00e9criture, des textes rapides, qui parfois ont des liens (t\u00e9nus) les uns avec les autres, qui devaient \u00eatre publi\u00e9s dans les journaux peu de temps apr\u00e8s leur \u00e9criture sur le coin d&rsquo;une table de caf\u00e9. Enfin c&rsquo;est peut-\u00eatre aussi que je suis en train de jouer avec une l\u00e9gende, dont je ne connais pas en fait le degr\u00e9 de v\u00e9rit\u00e9. L\u2019ennui est que les histoires ne sont pas toujours assez int\u00e9ressantes pour que le tout se tienne sans dommages\u00a0; et qui plus est elles sont souvent peu compr\u00e9hensibles. Dans un livre comme <em>Courses d&rsquo;automne<\/em>, \u00e0 l&rsquo;importante dimension de conte, c&rsquo;\u00e9tait bien, mais l\u00e0 je trouve plus de difficult\u00e9 \u00e0 le justifier. Et je ne sais pas dans quelle mesure le narrateur assume ou pas toutes ces histoires romantiques de s\u00e9duction et de d\u00e9sirs de suicide \u2014 m\u00eame si le monde qu&rsquo;il d\u00e9crit est \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence mortellement ennuyeux (l&rsquo;horrible petite province de la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle en Hongrie)\u00a0; il y a une sorte de fatalit\u00e9, l\u00e0 aussi, \u00e0 reproduire les m\u00eames sch\u00e9mas, c&rsquo;est-\u00e0-dire les m\u00eames \u00e9checs. Ce qui rapproche les deux livres, et leur conf\u00e8re une grande <em>\u00e9tranget\u00e9<\/em>, c&rsquo;est l&rsquo;omnipr\u00e9sence de la mort, mais peut-\u00eatre plus encore, de la religion, et une religion aux signes tangibles, qui multiplie les rites et les figures de saints, et semble souvent ce qui gouverne la vie avec le plus de force. Quelque chose devenu tellement lointain que c\u2019en est difficile \u00e0 comprendre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mathieu et Lo\u00efc sont venus taper avec moi les textes des chansons qu&rsquo;ils envoient aux labels\u00a0; il y a tout un album pr\u00eat, que Lo\u00efc a enregistr\u00e9 dans le courant du printemps<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"om_disable_all_campaigns":false,"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-1704","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notesxv"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1704","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1704"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1704\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1705,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1704\/revisions\/1705"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1704"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1704"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1704"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}