{"id":2400,"date":"2023-11-01T08:47:48","date_gmt":"2023-11-01T08:47:48","guid":{"rendered":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=2400"},"modified":"2023-11-01T08:48:25","modified_gmt":"2023-11-01T08:48:25","slug":"dimanche-1er-novembre-1998-nantes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=2400","title":{"rendered":"Dimanche 1er\u00a0novembre 1998, Nantes"},"content":{"rendered":"<p>Hier soir, rendez-vous au Flesselles\u00a0; Paul, Ermold, mais d\u2019abord \u00e0 Mady, que je n\u2019avais pas plus qu\u2019aper\u00e7ue depuis son retour (quoiqu\u2019\u00e0 bien consid\u00e9rer les choses, on se voie peu\u00a0; <!--more-->je l\u2019aime beaucoup, mais n\u2019ai pas avec elle la m\u00eame proximit\u00e9 qu\u2019avec Joris. Question de diff\u00e9rence d\u2019\u00e2ge d\u00e8s le d\u00e9part). \u00a0Elle est venue avec Baptiste, tr\u00e8s <em>in<\/em> dans sa chemise \u00e0 col pelle \u00e0 tarte en tergal bleu c\u00e9ladon. Tout \u00e0 fait en accord avec l\u2019<em>easy listening<\/em> que passait Laurent Allinger, l\u2019endroit transform\u00e9 pour un soir en <em>lounge bar<\/em>. Je n\u2019arrive pas \u00e0 savoir s\u2019ils sont r\u00e9ellement ensemble ou pas, mais \u00e7a en avait tout l\u2019air \u2014 c\u2019est pour le moment la p\u00e9riode des retours chez les Balogh (enfin pas moi). Discussion fournie, agr\u00e9able, en commen\u00e7ant de boire pas mal. Baptiste est un type cultiv\u00e9 dans un nombre incroyable de domaines, notamment en sciences humaines \u2014 les gens qui lisent Feyerabend ou Popper pour le plaisir ne doivent pas \u00eatre l\u00e9gion (tant mieux, peut-\u00eatre\u00a0; je n\u2019en fait d\u2019ailleurs pas partie). L\u2019\u00e9tonnant est sa posture <em>contemplative<\/em> par rapport \u00e0 tout \u00e7a\u00a0: il n\u2019\u00e9crit quasiment pas, ne compose pas, a volontairement arr\u00eat\u00e9 ses \u00e9tudes en plein milieu, et envisage le travail seulement comme <em>alimentaire<\/em> (et comme beaucoup autour de moi, il aimerait plut\u00f4t pouvoir se passer de travailler tout court). Peut-\u00eatre au contraire une mani\u00e8re de refuser de polluer ce qu\u2019il consid\u00e8re comme important par des consid\u00e9rations mat\u00e9rielles vulgaires\u00a0: \u00e7a se d\u00e9fend. Ils m\u2019apprennent deux ou trois choses d\u2019Audrey. Qu\u2019elle vient d\u2019entrer \u00e0 Toulouse dans une \u00e9cole de cin\u00e9ma, qui pourrait bien \u00eatre l\u2019ESAV qu\u2019a fait Cl\u00e9ment\u00a0; qu\u2019elle \u00e9tait probablement d\u00e9j\u00e0 avec son nouveau copain au moment du tournage du film, et qu\u2019elle a m\u00eame eu une p\u00e9riode lesbienne, avec une fille un peu genre camionneur. Ils n\u2019ont jamais cru que j\u2019aie une quelconque chance avec elle. Sarah, elle, ne ferait pas grand-chose\u00a0; elle a laiss\u00e9 tomber en cours ses \u00e9tudes de bijouti\u00e8re, et, de temps en temps, d\u00e9prime. Lorsqu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 partis, n\u2019ayant pas r\u00e9ussi \u00e0 les retenir, je suis retourn\u00e9 vers les autres\u00a0; j\u2019ai surtout parl\u00e9 avec Adalard, plusieurs fois venus d\u00e9j\u00e0 engager la conversation \u00e0 notre table, et qui avait disparu depuis de longs mois. Il m\u2019explique qu\u2019il d\u00e9m\u00e9nage dimanche, en est tr\u00e8s nerveux, ne peut rester (il nous accompagnera jusqu\u2019\u00e0 trois heures pass\u00e9es), et que c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019on ne le voyait plus, et qu\u2019il n\u2019arrivait pas non plus \u00ab\u00a0\u00e0 se faire de nana\u00a0\u00bb\u00a0: <em>parce qu\u2019il ne savait pas o\u00f9 il habitait<\/em>. Pour ce type qui ne fait rien, la raison sociale semble se limiter \u00e0 habiter un endroit, qui finalement lui donne peut-\u00eatre ainsi les bornes d\u2019une existence sans cela dilu\u00e9e dans le vide. Le d\u00e9m\u00e9nagement devient une fin en soi. De toute la soir\u00e9e, il n\u2019a d\u2019ailleurs pas arr\u00eat\u00e9 de protester de \u00ab\u00a0Mais je d\u00e9m\u00e9nage demain, moi\u00a0!\u00a0\u00bb aussi v\u00e9h\u00e9ments qu\u2019inutiles. C\u2019est le probl\u00e8me avec Adalard, il r\u00e9ussit parfois (de plus en plus souvent) \u00e0 \u00eatre vraiment path\u00e9tique. Et bien s\u00fbr il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 saoul \u00e0 dix heures. Dans un grand moment d\u2019une sinc\u00e9rit\u00e9 dont il est toujours difficile de savoir si elle est feinte ou r\u00e9elle, il m\u2019a aussi confi\u00e9 que \u00ab\u00a0ma s\u0153ur, ce serait la m\u00e8re de ses enfants\u00a0\u00bb, et a voulu savoir si \u00e7a me g\u00eanerait d\u2019avoir un beau-fr\u00e8re RMiste.<\/p>\n<p>Le clou de la soir\u00e9e aura \u00e9t\u00e9 la <em>rave<\/em> trash dont la tenue faisait l\u2019objet de toutes les messes basses autour de nous depuis un moment. \u00c0 cause de la veille, et de la crainte de m\u2019y emmerder comme un rat, je faisais un peu tout pour y \u00e9chapper, et dissuader mes camarades d\u2019y aller eux aussi, mais j\u2019ai fini par me laisser convaincre, dans un Saguaro bond\u00e9, envahi par les rescap\u00e9s piteux d\u2019Halloween, d\u00e9goulinants, tremp\u00e9s jusqu\u2019aux os par les averses de la soir\u00e9e, continuelles et glaciales, et qui d\u00e9gageaient, au milieu des rires brutaux, la moite vapeur des humains qui s\u00e8chent agglutin\u00e9s les uns sur les autres<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Tout le monde s\u2019\u00e9tait \u00e9chang\u00e9 l\u2019adresse avec gourmandise (adresse rest\u00e9e secr\u00e8te jusqu\u2019au dernier moment\u00a0: c\u2019est la r\u00e8gle avec ces trucs ill\u00e9gaux)\u00a0; mais une fois l\u00e0-bas\u00a0: aucune connaissance. Pourtant c\u2019\u00e9tait juste sous le pont de Chevir\u00e9. Un gigantesque hangar de Thyssen France SA, d\u00e9saffect\u00e9. Le dernier cercle de l\u2019Enfer de Dante. Il faisait froid. Il continuait de tomber par intermittence une pluie fine et p\u00e9n\u00e9trante. On p\u00e9n\u00e9trait dans un espace immense et obscur, \u00e9clair\u00e9 seulement par un spot rouge fixe en hauteur et les \u00e9clairs aveuglants d\u2019un stroboscope puissant. Le sol \u00e9tait humide et glac\u00e9, et tout au plus deux cent personnes projetaient leurs ombres fantomatiques par intermittence sur les parois et charpentes m\u00e9talliques, debout immobiles, une grande canette de bi\u00e8re \u00e0 8\u00b0 \u00e0 la main. L\u2019endroit aurait pu en contenir dix fois plus. Juch\u00e9s sur une passerelle \u00e0 quatre m\u00e8tres du sol, face \u00e0 un portrait monumental de Mao, des DJs mixaient la musique la plus apocalyptique qui se puisse concevoir, d\u00e9luge ininterrompu de bruits d\u00e9chirants, hach\u00e9s menus et r\u00e9verb\u00e9r\u00e9s \u00e0 l\u2019infini dans tous les sens. Personne ne dansait, m\u00eame parmi la faune zonarde qui composait la majorit\u00e9, en parka militaire pisseuse et le visage plus ou moins couvert de piercings (beaucoup d\u2019Anglais, para\u00eet-il). Certains, comme Antoine Doinel ou BT, \u00e9taient m\u00eame presque malades \u00e0 cause du son. Ermold et moi fr\u00e9tillions comme poissons en eau vive. On se croyait t\u00e9l\u00e9port\u00e9 dans <em>Mad max<\/em>.<\/p>\n<p>Au fond de l\u2019immense salle s\u2019en ouvrait une autre, o\u00f9 on ne croisait plus personne, et qui elle-m\u00eame s\u2019ouvrait sur d\u2019autres encore, plong\u00e9es dans l\u2019obscurit\u00e9 la plus compl\u00e8te ; \u00e0 mesure qu\u2019on s\u2019\u00e9loignait les rugissements du syst\u00e8me de son faisaient place \u00e0 l\u2019angoissante r\u00e9gularit\u00e9 des gouttes d\u2019eau qui tombaient du plafond \u00e9ventr\u00e9 par endroit. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on tombe sur des tonnes et des tonnes de d\u00e9chets chimiques en tas granuleux, qui r\u00e9pandaient une odeur pestilentielle<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Au fond, par une porte m\u00e9tallique d\u00e9fonc\u00e9e, on pouvait sortir, pratiquement sous le pont, et marcher dans une v\u00e9g\u00e9tation mauvaise, drue et piquante. De temps \u00e0 autres passait en ronflant un semi-remorque, tr\u00e8s haut au-dessus de nos t\u00eates. Par un des murs d\u00e9fonc\u00e9s, la myst\u00e9rieuse substance s\u2019\u00e9chappait \u00e0 l\u2019air libre, et comme une sorte de <em>blob<\/em> solide, on aurait dit que c\u2019\u00e9tait sa pouss\u00e9e m\u00eame qui avait fait c\u00e9der la ma\u00e7onnerie. En se penchant, Ermold a ramass\u00e9 soixante-dix centimes dispers\u00e9s sur le sol boueux. Un endroit tr\u00e8s \u00e9trange\u00a0; il \u00e9tait difficile d\u2019imaginer plus \u00ab\u00a0ultime\u00a0\u00bb (une de nos expressions favorites) que cette f\u00eate rat\u00e9e, o\u00f9 on \u00e9tait presque pour de vrai projet\u00e9 dans un autre monde.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Dont Sonia, que j\u2019ai re\u00e7ue avec la froideur imaginable.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Dans la voiture en rentrant, Ermold et moi avions l\u2019impression tenace d\u2019avoir pataug\u00e9 dans un bac de merde de chien fra\u00eeche.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hier soir, rendez-vous au Flesselles\u00a0; Paul, Ermold, mais d\u2019abord \u00e0 Mady, que je n\u2019avais pas plus qu\u2019aper\u00e7ue depuis son retour (quoiqu\u2019\u00e0 bien consid\u00e9rer les choses, on se voie peu\u00a0;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"om_disable_all_campaigns":false,"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[],"class_list":["post-2400","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notesxvi"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2400","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2400"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2400\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2401,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2400\/revisions\/2401"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2400"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2400"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2400"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}