{"id":2447,"date":"2023-12-02T12:10:24","date_gmt":"2023-12-02T12:10:24","guid":{"rendered":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=2447"},"modified":"2023-12-02T12:10:24","modified_gmt":"2023-12-02T12:10:24","slug":"mercredi-2-decembre-1998-nantes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=2447","title":{"rendered":"Mercredi 2 d\u00e9cembre 1998, Nantes"},"content":{"rendered":"<p>Fin des 3 Con hier soir. Depuis lundi, on aura maniganc\u00e9 de toutes les mani\u00e8res possibles, Paul, Antoine et moi pour avoir des invitations \u00e0 la soir\u00e9e de cl\u00f4ture \u2014 pas les cartons simples qui donnent acc\u00e8s<!--more--> au film et \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie moche, mais les <em>sp\u00e9ciaux<\/em>, avec lesquels on peut aussi entrer au cocktail (ce qui nous int\u00e9resse, \u00e9videmment)\u00a0; au final, je suis entr\u00e9 avec Yoda (non sans angoisse qu\u2019il m\u2019oublie ou d\u00e9cide au dernier moment de ne pas venir), et eux en ont eu un par Marie-Charlotte. Mais tout \u00e7a pour se rendre compte que cette ann\u00e9e il \u00e9tait ouvert \u00e0 tout le monde. Aucun de ces cerb\u00e8res en costumes crois\u00e9 \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, dont on devait d\u00e9jouer la surveillance ou qu\u2019il fallait tenter d\u2019amadouer d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre. Grosse d\u00e9ception\u00a0; surtout parce qu\u2019il y avait bien plus de monde, et parce que, sacril\u00e8ge, le buffet en descendait de trois divisions. \u00c0 boire, du Beaujolais, du Muscadet et du kir, m\u00eame pas de p\u00e9tillant de qualit\u00e9, de whisky ou autre alcool qui valent le coup, et \u00e0 manger, n\u2019en parlons pas. C\u2019\u00e9tait m\u00eame m\u00e9diocre (sauf pour la quantit\u00e9). Au lieu de ces fabuleux \u00ab\u00a0pains surprise\u00a0\u00bb au saumon fum\u00e9, au jambon de parme, au lieu des toasts aux \u0153ufs de poissons avec dessus un brin d\u2019aneth fra\u00eeche ou un petit quartier de citron, etc. (je ne me souviens plus, sauf que c\u2019\u00e9tait bon et vari\u00e9), des vulgaires petits sandwichs au jambon blanc et au p\u00e2t\u00e9 de campagne, et des crudit\u00e9s plant\u00e9es sur des choux, comme dans n\u2019importe quelle soir\u00e9e \u00e9tudiante. Naze. Et pour finir, pas un de ces merveilleux \u00e9clairs de toutes les couleurs, ou de ces d\u00e9licates <em>r\u00e9ductions<\/em>\u00a0; deux mod\u00e8les, et qui fleuraient le semi-industriel \u00e0 plein nez. Merdique. Ce qui ne nous a pas emp\u00each\u00e9 de boire comme des trous (Paul a tourn\u00e9 une bonne demie heure au jus d\u2019orange pour finir, lui qui, il y a deux ans, faisait du gringue aux serveuses pour chourrer des bouteilles de champagne alors qu\u2019on restait les derniers dans la salle).<\/p>\n<p>Mais d\u2019abord, il a fallu se taper le palmar\u00e8s, et toute la c\u00e9r\u00e9monie, anim\u00e9e, depuis que le festival est sponsoris\u00e9 par Canal+, par un de ces pouilleux de pr\u00e9sentateurs, qui, \u00e0 force de ne mettre qu\u2019eux m\u00eames en valeur, en viennent, sans en prendre conscience une seconde, \u00e0 m\u00e9priser ceux qui sont cens\u00e9s attirer l\u2019attention. Heureusement, la salle enti\u00e8re l\u2019a presque siffl\u00e9 \u00e0 deux ou trois reprises, tellement il \u00e9tait nul, odieux, goujat, stupide \u2014 bref, <em>t\u00e9l\u00e9visuel<\/em>. Mais voir cette merde traiter comme rien Hou Hsiao-hsien et les autres personnes re\u00e7ues sur la sc\u00e8ne aurait m\u00e9rit\u00e9 bien pire (il a eu la pr\u00e9sence de ne pas se montrer au cocktail ensuite). J\u2019ai quand m\u00eame eu une satisfaction\u00a0: le prix est all\u00e9 au film de Kore-Eda\u00a0; c\u2019est tout de m\u00eame rare de <em>jubiler<\/em> de bout en bout face \u00e0 un film, de se r\u00e9p\u00e9ter mentalement \u00ab\u00a0c\u2019est d\u00e9ment\u00a0! c\u2019est d\u00e9ment\u00a0! c\u2019est d\u00e9ment\u00a0!\u00a0\u00bb\u00a0; surtout lorsqu\u2019on y va \u00e0 reculons (jubiler n\u2019a rien \u00e0 voir avec se marrer devant un film dr\u00f4le \u2014 qui peut par ailleurs \u00e9galement \u00eatre jubilatoire). C\u2019est se sentir d\u2019un coup na\u00eetre \u00e0 un monde nouveau, voir la vie comme on ne l\u2019avait jamais vue auparavant, cadeau de prix qu\u2019on ne peut avoir tous les jours. Bref, \u00eatre \u00e9mu <em>artistiquement<\/em>, sans faire pompeux. Seuls les films qui m\u2019ont marqu\u00e9 de fa\u00e7on profonde ont provoqu\u00e9 en moi cette grande illumination de <em>joie<\/em> totale\u00a0; ils sont tr\u00e8s divers. Pour les plus r\u00e9cents, je pense \u00e0 <em>Sonatine<\/em> de Kitano, au <em>Go\u00fbt de la cerise<\/em>, \u00e0 <em>Comment je me suis disput\u00e9<\/em>, \u00e0 <em>No smoking<\/em> d\u2019Alain Resnais, \u00e0 <em>L\u2019\u00c2ge des possibles<\/em>, \u00e0 <em>Salam cin\u00e9ma<\/em>\u00a0; si je remonte plus loin, <em>L\u2019Avventura<\/em> bien s\u00fbr\u00a0; <em>Les 39 marches<\/em> et d\u2019autres Hitchcock comme <em>La Mort aux trousses\u00a0<\/em>; <em>La Grand sommeil<\/em> de Hawks (et \u00e9videmment, il n\u2019y a pas que des films\u00a0: la <em>Laiti\u00e8re<\/em> de Vermeer, la fin du <em>Rouge et le noir<\/em>, et un tas d\u2019autres chose m\u2019ont produit des \u00e9motions de cette qualit\u00e9). Je crois que c\u2019est chaque fois parce qu\u2019il respire une grande qualit\u00e9 d\u2019<em>humanit\u00e9<\/em>. Le dire simplement comme \u00e7a c\u2019est un peu court, mais je ne vois pas meilleure fa\u00e7on. Le film de Kore-Eda \u00e9tait d\u2019ailleurs bouleversant de ce point de vue\u00a0; s\u2019il n\u2019y avait eu que de la th\u00e9orie, une id\u00e9e s\u00e9duisante, je n\u2019aurais pas march\u00e9 comme \u00e7a\u00a0; il faut sentir derri\u00e8re <em>de l\u2019humain<\/em> qui habite tout cela et le fait vivre. Et de nombreux moments \u00e9taient tr\u00e8s forts \u00e0 ce titre\u00a0; la gaiet\u00e9 d\u2019une vieille femme, la mani\u00e8re dont est d\u00e9voil\u00e9e progressivement cette histoire tr\u00e8s \u00e9trange d\u2019un lieu o\u00f9 les morts arrivent pour choisir <em>un <\/em>souvenir avant de partir pour leur vie \u00e9ternelle\u00a0; la tristesse de la jeune employ\u00e9e qui voit s\u2019en aller celui qu\u2019elle aime, ses coups de pieds d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s et inutiles dans la neige sur le toit de l\u2019immeuble\u2026 S\u2019il sort en salles, je pense que j\u2019irai le revoir. Par ailleurs, le prix d\u2019interpr\u00e9tation masculine est all\u00e9 \u00e0 l\u2019acteur qui joue le r\u00f4le principal du film d\u2019Amos Gita\u00ef, et qui \u00e9tait en effet vraiment bien. Je n\u2019avais pas vu les autres films prim\u00e9s.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de la soir\u00e9e, apr\u00e8s un clip vantard et racoleur pour vanter les m\u00e9rites du cin\u00e9ma sur Canal+ qu\u2019il a fallu se taper (\u00e7a n\u2019en finissait pas. Et \u00e7a fait par ailleurs bien rire vu dans une salle), projection de <em>Central do Brazil<\/em> de Walter Salles, un r\u00e9alisateur br\u00e9silien qui parle fran\u00e7ais comme toi et moi (je l\u2019ai entendu \u00e0 la radio \u2014 son p\u00e8re \u00e9tait diplomate ici\u00a0; \u00e9videmment, il ne vient pas des <em>favelas<\/em>). Un d\u00e9but tr\u00e8s tr\u00e8s bon, dans l\u2019effervescence de la gare de Rio, film\u00e9 dans un style documentaire. Une femme plus tr\u00e8s jeune, acari\u00e2tre, est \u00e9crivain public pour les milliers d\u2019analphab\u00e8tes qui transitent, ou parfois vivent, dans ce lieu violent et bigarr\u00e9, aux tons ocres et bruyants. Les gens lui racontent ce qu\u2019ils veulent qu\u2019elle \u00e9crive, elle l\u2019enjolive. Seulement ensuite, elle trie chez elle celles qui valent la peine d\u2019\u00eatre envoy\u00e9es selon elle, et range les autres dans un tiroir o\u00f9 elles s\u2019entassent, certaines depuis longtemps. C\u2019est tr\u00e8s beau. Mais ensuite elle recueille, sans vraiment le vouloir, un gamin dont la m\u00e8re (qui venait de lui faire \u00e9crire une lettre) se fait \u00e9craser par un bus, et c\u2019est bient\u00f4t le d\u00e9part d\u2019un <em>road movie<\/em> \u00e0 la recherche d\u2019un p\u00e8re improbable\u00a0: banal et lacrymal \u00e0 souhaits. Il para\u00eet que \u00e7a ressemble beaucoup \u00e0 <em>Gloria<\/em> de Cassavetes, mais je ne l\u2019ai pas vu. Ce n\u2019est pas <em>mauvais<\/em>, quelques traits des personnages sont bien camp\u00e9s, certaines sc\u00e8nes r\u00e9ussies (notamment celles sur la ferveur religieuse poss\u00e9d\u00e9e des campagnes du Br\u00e9sil), mais on voit venir la fin en trop gros sabots. Un genre de cin\u00e9ma qui, \u00e0 moi, n\u2019apporte pas grand-chose. Le succ\u00e8s du film a \u00e9t\u00e9 monumental au Br\u00e9sil, o\u00f9 il aurait fait plus d\u2019entr\u00e9es que <em>Titanic<\/em> \u2014 un bel exploit\u00a0; et comme il est tr\u00e8s politique, sans didactique, on comprend que cette forme ait eu une plus grande efficacit\u00e9, c\u2019est pourquoi je ne veux pas le juger trop durement\u00a0; c\u2019est juste un film <em>qui ne s\u2019adresse pas \u00e0 moi<\/em>. Savoir le propos du r\u00e9alisateur aide \u00e0 voir\u00a0; il a voulu traduire une sorte d\u2019espoir qu\u2019il sent valable pour l\u2019avenir, malgr\u00e9 la mis\u00e8re, la violence et toutes les difficult\u00e9s\u00a0; a voulu montrer une image du pays que m\u00eame les gens l\u00e0-bas ne voient gu\u00e8re, abreuv\u00e9s qu\u2019ils sont d\u2019images am\u00e9ricaines ou am\u00e9ricanis\u00e9es \u2014 il dit par exemple que certains paysages d\u00e9sol\u00e9s du Sert\u00e3o qu\u2019il a film\u00e9s ne l\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 depuis au moins trente ans. Il montre leur image \u00e0 des gens qui ne se voient jamais dans celles du cin\u00e9ma, voire qui n\u2019y vont pas \u2014 le gamin, qui \u00e9tait cireur de chaussures dans la gare qui sert de cadre au d\u00e9but n\u2019y \u00e9tait jamais all\u00e9 de sa vie. L\u00e0, il sert vraiment \u00e0 quelque chose.<\/p>\n<p>Pendant le cocktail ensuite, discut\u00e9 surtout avec ce pauvre Antoine, qui ne sait pas ce qu\u2019il veut faire, part \u00e0 Paris sans y partir, affirme y chercher un appartement, mais du bout des l\u00e8vres, \u00e9tait trop content cette semaine que Vid\u00e9Ozone ait un peu besoin de lui. J\u2019essaie de le pousser \u00e0 faire quelque chose, \u00e0 ne pas abdiquer ses ambitions, sans non plus s\u2019entretenir dans des illusions, un seul Adalard suffit (et si encore il n\u2019y avait que cet exemplaire \u00e0 tra\u00eener\u2026). Je me sens proche de lui. Parl\u00e9 beaucoup de cin\u00e9ma, on peut s\u2019y attendre ; \u00e7a a fait rire Marie-Charlotte, qui ne voulait \u00ab pas entendre parler de nos films iraniens \u00bb et a fui. Les conversations int\u00e9ressantes, ce n\u2019est pourtant pas le lot quotidien ; et puis il y avait trop de monde qu\u2019on ne connaissait pas tous les deux, trop de gens soi-disant importants autour desquels les autres \u00e9taient \u00e0 tourner, pour qu\u2019on sache o\u00f9 aller. Donc pas pris tout le plaisir qu\u2019on avait pr\u00e9vu de prendre. Termin\u00e9 m\u00eame au Saguaro ; \u00e0 boire, encore.<\/p>\n<p>Lundi soir, on \u00e9tait all\u00e9 voir le film d\u2019Amos Gita\u00ef en comp\u00e9tition, <em>Jour apr\u00e8s jour<\/em> \u2014 avec de la m\u00e9fiance, puisque le pr\u00e9c\u00e9dent, <em>Devarim<\/em>, \u00e9tait celui que j\u2019avais trouv\u00e9 si emmerdant l\u2019an dernier. Mais l\u00e0, c\u2019\u00e9tait vraiment tr\u00e8s bien. Toujours la description de moments normaux de vies normales gr\u00e2ce \u00e0 quoi Gita\u00ef cherche \u00e0 faire passer sa vision d\u2019Isra\u00ebl, ses doutes, ses espoirs\u00a0; cette fois-ci peut-\u00eatre mettait-il ces derniers en avant, ayant choisi de montrer les gens d\u2019Ha\u00effa, ville o\u00f9 la cohabitation entre Juifs et Arabes a toujours pos\u00e9 beaucoup moins de probl\u00e8mes qu\u2019ailleurs (et o\u00f9 il est n\u00e9). Mais des gens fatigu\u00e9s, qui n\u2019aspirent qu\u2019au repos, \u00e0 la fin de cette vie de tension continuelle. Le tout \u00e0 la fois myst\u00e9rieux parfois, dr\u00f4le, irritant et attachant (le com\u00e9dien principal). Et puis, Isra\u00ebl, la Palestine, ce sont des pays qui m\u2019attirent beaucoup.<\/p>\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"758\" height=\"1023\" src=\"https:\/\/neigeinterieure.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/yom-yom.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2448\" srcset=\"https:\/\/neigeinterieure.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/yom-yom.jpg 758w, https:\/\/neigeinterieure.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/yom-yom-222x300.jpg 222w\" sizes=\"(max-width: 758px) 100vw, 758px\" \/><\/figure>\n<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fin des 3 Con hier soir. 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