{"id":2455,"date":"2023-12-06T09:23:54","date_gmt":"2023-12-06T09:23:54","guid":{"rendered":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=2455"},"modified":"2023-12-06T09:23:55","modified_gmt":"2023-12-06T09:23:55","slug":"dimanche-6-decembre-98-deja-nantes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=2455","title":{"rendered":"Dimanche 6 d\u00e9cembre 98, d\u00e9j\u00e0 (Nantes)"},"content":{"rendered":"<p>Hier, je n\u2019ai rien fait de la journ\u00e9e. Le soir, j\u2019ai donn\u00e9 rendez-vous \u00e0 Greg au Flesselles pour qu\u2019on aille d\u00eener quelque part et qu\u2019on passe la soir\u00e9e ensemble. Je lui ai donn\u00e9 rendez-vous \u00e0 neuf heures, mais j\u2019y suis all\u00e9 plus t\u00f4t, <!--more-->pour retrouver la clique de Vid\u00e9Ozone, sans oser le lui dire trop ouvertement. Le pauvre n\u2019\u00e9tait vraiment pas tr\u00e8s en forme, il fallait s\u2019y attendre. Lui faire passer la soir\u00e9e en compagnie d\u2019Ermold le Noir n\u2019\u00e9tait certainement pas la meilleure id\u00e9e qui soit (d\u2019autant plus que la veille il m\u2019avait dit ne pas le trouver de prime abord tr\u00e8s sympathique). Mais comme je voulais le voir avec Paul, et qu\u2019Ermold et Marie-Charlotte \u00e9taient l\u00e0 aussi, il n\u2019y avait gu\u00e8re moyen de faire autrement\u00a0:\u00a0 eux aussi voulaient aller au restaurant. Tant pis. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il ne s\u2019est pas fait trop chier m\u00eame si je pense que si. \u00c7a aurait pu \u00eatre plus intime, mais en m\u00eame temps, il valait mieux essayer de lui faire penser \u00e0 autre chose\u00a0; apr\u00e8s tout ce qu\u2019on en avait dit vendredi soir, je ne voyais pas tr\u00e8s bien quoi ajouter sans tourner en rond. Enfin \u00e7a n\u2019emp\u00eache que quelqu\u2019un de plus naturellement compatissant que ce bon vieux Ermold aurait \u00e9t\u00e9 plus appropri\u00e9 \u2014 c\u2019est moi qui le sens comme \u00e7a, je ne crois pas que \u00e7a ait pos\u00e9 trop de probl\u00e8mes \u00e0 Paul (\u00e9tait-il d\u00e9j\u00e0 au courant\u00a0? je ne saurais dire). Mais apr\u00e8s tout, c\u2019est aussi le milieu o\u00f9 je vis. Si Gr\u00e9gory n\u2019a pas dit grand-chose de la soir\u00e9e, notre Ermold s\u2019est en revanche illustr\u00e9, dans son registre gamin (de plus en plus fr\u00e9quent, surtout quand Marie-Charlotte est l\u00e0<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>), enfilant les mauvaises blagues, et apr\u00e8s nous avoir vant\u00e9, vautr\u00e9 sur le canap\u00e9 de l\u2019alc\u00f4ve du restaurant, les m\u00e9rites immenses et m\u00e9connus de Louis de Fun\u00e8s et Jean Yanne, r\u00e9p\u00e9tant quinze fois \u00e0 la minute de son air r\u00e9joui certains titres dr\u00f4les (<em>Moi y\u2019en a vouloir des sous<\/em>). Les sympt\u00f4mes les plus classiques de ce que Joris et moi nommions autrefois la r\u00e9gression. C\u2019est \u00e7a\u00a0: de temps en temps, Ermold r\u00e9gresse. Je ne veux pas mesurer le sentiment d\u2019amiti\u00e9 que j\u2019ai pour tel ou tel, mais, alors que je les connais de fa\u00e7on moins intime, je me sens aujourd\u2019hui attir\u00e9 plus naturellement vers mes copains d\u2019ici\u00a0; ils correspondent mieux \u00e0 mon \u00e9tat d\u2019esprit, ils sont plus hauts en couleur, plus rigolos (peut-\u00eatre plus p\u00e9nibles aussi \u00e0 leurs heures). D\u2019ailleurs \u2014 m\u00eame si j\u2019ai recentr\u00e9 ces notes sur ma vie quotidienne et ceux qui m\u2019entourent depuis deux-trois ans seulement \u2014 je parle d\u2019eux bien plus souvent que je n\u2019ai parl\u00e9 des autres. Avec mes amis vernaculaires (au nombre desquels \u00e9videmment Greg\u00a0; et Paul, qui lui est dans les deux ensembles), c\u2019est autre chose qui nous lie\u00a0; moins flamboyant, mais qui risque moins de se d\u00e9faire un jour avec fracas. Ermold\u00ad, je peux tr\u00e8s bien me f\u00e2cher avec lui demain, et qu\u2019on se voue ensuite une haine mortelle. J\u2019esp\u00e8re que ce ne sera pas le cas, et j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019apprivoiser un peu, mais on ne sait jamais. Les autres, j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019avec eux, il y aura toujours quelque chose m\u00eame si les liens se distendent \u2014 par n\u00e9gligence, \u00e9loignement g\u00e9ographique, ou parce qu\u2019on a en effet moins \u00e0 se dire<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Dans des ann\u00e9es, il restera quelque chose, et on pourra souffler sur la cendre pour rallumer les braises.<\/p>\n<p>Victoria a d\u00e9cid\u00e9 de quitter Vid\u00e9Ozone, apparemment sur un coup de t\u00eate, une engueulade qui aurait pu \u00eatre \u00e9vit\u00e9e. Peut-\u00eatre que le feu couvait depuis un moment aussi ; et il y avait des griefs de part et d\u2019autre. J\u2019ai \u00e9mis l\u2019id\u00e9e d\u2019entrer dans l\u2019association, qui a eu l\u2019air de plaire (c\u2019est surtout \u00e0 Marie-Charlotte que j\u2019en ai parl\u00e9, lorsque nous \u00e9tions c\u00f4t\u00e9 \u00e0 c\u00f4te sur la banquette au caf\u00e9). Je ne sais pas si j\u2019ai bien fait. Mon temps disponible est limit\u00e9, et je ne suis pas vraiment s\u00fbr de faire l\u2019affaire ; je suis un parfait incapable dans tout ce qui est relation avec les inconnus, dans tout ce pour quoi il faut s\u2019imposer ou faire des courbettes (bref, tr\u00e8s irresponsable et sans initiative). En plus, je prends le risque de me f\u00e2cher avec eux, vu leurs caract\u00e8res de cochon. Malgr\u00e9 mon affection (allons-y : ma fascination). Tout engagement comporte des risques, et je n\u2019ai encore rien os\u00e9 faire dans ce go\u00fbt l\u00e0. Il serait peut-\u00eatre temps. Sortir de ma position d\u2019\u00e9ternel <em>\u00e0 c\u00f4t\u00e9<\/em>. L\u2019observateur qui refuse de se mouiller. C\u2019est maintenant comme \u00e7a que j\u2019interpr\u00e8te cette d\u00e9claration irr\u00e9fl\u00e9chie. Je veux la voir comme un signe encourageant. Accepter de se tromper, d\u2019\u00eatre mauvais en face d\u2019autres, et faire ce qu\u2019il faut pour ne pas l\u2019\u00eatre, voil\u00e0 peut-\u00eatre quelque chose que j\u2019entrevois maintenant comme envisageable. Sortir de mon cocon (et je r\u00e9p\u00e8te que je ne l\u2019ai jamais fait \u2014 La Musique, ce n\u2019\u00e9tait pas sortir du cocon). <em>Organiser<\/em> des manifestations, ce n\u2019est pas franchement mon truc, <em>produire<\/em> m\u2019int\u00e9resse beaucoup plus. Mais produire a toujours \u00e9t\u00e9 pour moi une fa\u00e7on de me construire\u00a0: \u00e7a pourrait \u00eatre <em>une autre<\/em> mani\u00e8re de le faire<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. D\u2019autant que s\u2019investir encourage l\u2019activit\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral plus qu\u2019autre chose. Et c\u2019est aussi ce dont j\u2019ai besoin. C\u2019est usant, \u00e0 la fin, d\u2019\u00eatre toujours seulement \u00ab\u00a0le copain de\u2026\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Cet apr\u00e8s-midi, aid\u00e9 Joris qui voulait r\u00e9enregistrer certaines voix pour son film. Mais \u00e7a n\u2019a pas march\u00e9 ; malgr\u00e9 les indications pr\u00e9cises qu\u2019il avait donn\u00e9 au type du magasin, le mat\u00e9riel ne convenait pas (quelle plaie ces types), et on n\u2019a rien pu faire. R\u00e9sultat, \u00e7a ne sera jamais fait pour sa soutenance, dans une dizaine de jours. Il aura accumul\u00e9 les gal\u00e8res. Il faut vraiment qu\u2019il passe vite \u00e0 autre chose, et travaille d\u2019une autre mani\u00e8re, o\u00f9 il serait moins oblig\u00e9 d\u2019\u00eatre redevable, comme il le dit, de pleins de gens \u00ab qui ne se sentent vite plus tr\u00e8s motiv\u00e9s parce que ce n\u2019est pas leur projet, et qu\u2019il devient g\u00eanant de devoir tout le temps relancer \u00bb (P\u00e8re, par exemple, avec qui il va remonter certaines parties \u2014 sans les ajouts de son, malheureusement). C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019il a commenc\u00e9 de s\u2019\u00e9quiper pour monter sur son ordinateur ; pour ne plus \u00eatre d\u00e9pendant.<\/p>\n<p>Je lui ai donn\u00e9 un exemplaire de mon texte sur le tournage, pour qu\u2019il me dise ce qu\u2019il en pense, et Paul l\u2019a lu (et l\u2019a trouv\u00e9 bien). C\u2019est que je dois l\u2019estimer \u00e0 peu pr\u00e8s fini, je peux donc le mettre ici \u00e9galement :<\/p>\n<h2><\/h2>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><em>Fake can be as good<\/em><\/strong><a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a><\/p>\n<p><strong>Le matin\u00a0; caf\u00e9 et cigarettes<\/strong><\/p>\n<p>Jeudi 21 mai, d\u00e9but du tournage du nouveau film de Joris, tir\u00e9 d\u2019une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre d\u2019Hubert Colas, avec trois personnages (qui s\u2019aiment, se trompent, se noient sous un flot de paroles\u2026, bref un sujet connu). Le rendez-vous \u00e9tait \u00e0 huit heures et demie, et je suis arriv\u00e9 en retard. J\u2019attendais ce moment depuis plusieurs jours comme devant \u00eatre l\u2019exp\u00e9rience la plus int\u00e9ressante du mois, et au lever, j\u2019avais ressenti la m\u00eame tranquille jubilation que lorsque nous allions\u00a0 enregistrer en studio avec La Musique, mais c\u2019est plus fort que moi, comme d\u2019autres, je suis toujours en retard. M\u00eame chose les trois jours suivants, avec seulement, pour tout le monde, les cernes de la fatigue s\u2019accusant, et une tendance g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 tra\u00eenailler chaque jour un peu plus. Les ponctuels \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, mais il fallait encore qu\u2019arrivent Antoine Doinel, et P\u00e8re, grand pr\u00eatre de l\u2019image, venant de Rennes et qui avait d\u00fb veiller tard pour r\u00e9cup\u00e9rer la cam\u00e9ra. Et puis parmi tous ceux qui \u00e9taient sur place parce qu\u2019ils avaient dormi l\u00e0, Joris, sa complice Sylvette, Juliette et son copain (bient\u00f4t parti faire du stop vers La Turballe). Certains \u00e9taient sortis de leur lit depuis si peu de temps qu\u2019on ne peut pas dire qu\u2019ils \u00e9taient pr\u00eats. Quelles que soient plus tard nos activit\u00e9s, lorsque nous devrons adopter un rythme de travail \u00ab normal \u00bb, ce ne sera pas sans douleur \u2013 si jamais ce jour doit arriver : la probabilit\u00e9 en d\u00e9cro\u00eet.<\/p>\n<p>Chez Joris, sur le carrelage blanc, tout \u00e9tait encore en chantier, matelas en d\u00e9sordre, cheveux en bataille, mines d\u00e9faites, draps froiss\u00e9s, tout le monde vautr\u00e9 autour de la table basse en \u00e9mail <em>seventies<\/em> devant du caf\u00e9 et de la brioche, dans des poses engourdies \u2014 Joris est toujours prodigue sur le chapitre de la nourriture\u00a0; en fait, c\u2019est un des rares secteurs o\u00f9 la \u00ab\u00a0production\u00a0\u00bb d\u00e9pense. Et puis c\u2019est un moment important, on prend contact avec les autres, il vaut mieux prendre le temps. Les cigarettes n\u2019ont pas tard\u00e9 \u00e0 sortir. Pour se sentir plus en s\u00e9curit\u00e9, Joris avait r\u00e9uni une petite \u00e9quipe de gens qu\u2019il conna\u00eet, et qui se connaissaient presque tous \u00e0 un titre ou un autre, quoique parfois de loin\u00a0; mais avoir le sentiment de former un groupe, m\u00eame de circonstance, tendu vers un objectif commun, est autre chose, et n\u2019est pas n\u00e9gligeable\u00a0; quatre jours partag\u00e9s ainsi, plus que d\u2019accumuler cette connaissance, la renouvellent, si tout se passe bien (mal aussi d\u2019ailleurs). Je n\u2019avais pas gard\u00e9 les vaches avec tout le monde, mais ce genre de petite entreprise finit par le laisser croire.<\/p>\n<p>En tant que \u00ab processus de cr\u00e9ation artistique \u00bb, comme on dit, le film existait depuis longtemps d\u00e9j\u00e0, en germes de plus en plus pr\u00e9cis et parfois chaotiques, et il continuera d\u2019exister apr\u00e8s pendant un moment (ensuite, ce sera un \u00ab produit fini \u00bb, qui n\u2019en continuera pas moins d\u2019\u00e9voluer, dans les r\u00e9actions qu\u2019il provoquera) ; mais pour moi, et pour la plupart des autres, modestes contributeurs, c\u2019\u00e9taient ces jours-ci qui importaient ; comme exp\u00e9rience <em>en soi<\/em>, et comme moment humain. Chabrol le dit, \u00ab\u00a0Profitons du tournage, parce qu\u2019on ne sait pas ce que sera le film\u00a0!\u00a0\u00bb. D\u2019ailleurs, personne n\u2019avait pu lire le sc\u00e9nario\u00a0; on en avait eu des \u00e9chos, un aper\u00e7u g\u00e9n\u00e9ral du projet (j\u2019avais m\u00eame souvent discut\u00e9 avec Joris dans ses p\u00e9riodes de doute), mais rien de d\u00e9finitif, permettant de se faire une id\u00e9e pr\u00e9cise. Il avait travaill\u00e9 avec eux, mais il y avait une part de strat\u00e9gie dans le fait de laisser les com\u00e9diens dans le flou \u2013 pour que leur jeu ne soit pas trop d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 l\u2019avance. Et c\u2019est un fait que m\u00eame \u00e0 l\u2019issue du tournage, le d\u00e9tail de l\u2019histoire n\u2019est pas clair. Peut-\u00eatre m\u00eame que tout n\u2019\u00e9tait pas absolument d\u00e9fini encore ce matin du jeudi. Pour \u00e9crire ou r\u00e9\u00e9crire des sc\u00e8nes enti\u00e8res dans le rush, il faut un aplomb que Joris n\u2019a pas, mais il y avait peut-\u00eatre des points encore susceptibles de changer.<\/p>\n<p>Tous, dans une lettre faussement officielle, on avait re\u00e7u quelques jours auparavant nos affectations. P\u00e8re filmerait, il serait l\u2019homme orchestre ; Juliette jouerait le r\u00f4le f\u00e9minin ; Audrey prendrait le son, cambr\u00e9e la perche tendue au dessus de la t\u00eate (d\u00e9voilant \u00e0 maintes occasions un nombril charmant), et casque sur les oreilles ; Antoine Doinel serait assistant r\u00e9alisateur (il regarderait le moniteur \u00e0 la place de Joris quand celui-ci jouerait ; en fait, il s\u2019est aussi vite retrouv\u00e9 comme moi \u00e0 d\u00e9rouler des c\u00e2bles et monter des projecteurs sur leurs pieds instables) ; Sylvette, \u00e9ternellement v\u00eatue de noir, scripte \u2014 et organis\u00e9e ; Franck, qui n\u2019est venu que par intermittence et \u00e7a valait mieux, prendrait des photos sur le \u00ab plateau \u00bb ; Paul, l\u2019autre r\u00f4le masculin, avait obtenu de ne pas travailler le jeudi : on devait le retrouver par hasard dans la matin\u00e9e, attabl\u00e9 avec son Petit-Fruict-des-bois-parisien \u00e0 la terrasse d\u2019un caf\u00e9 de jour un peu pouilleux sur le bord de l\u2019\u00eele Feydeau ; moi, je serais homme \u00e0 tout faire, puisque je n\u2019ai aucune comp\u00e9tence particuli\u00e8re (j\u2019avais \u00e9vit\u00e9 le r\u00f4le pr\u00e9vu de <em>rigolo de service<\/em>, qui s\u2019est retrouv\u00e9 sans titulaire) \u2014 mais je n\u2019allais pas tarder \u00e0 sortir mon petit carnet, pour y griffonner dans un coin, chacun cherchant \u00e0 savoir, curieux et coupable, \u00e0 quoi \u00e7a pouvait bien servir. Ce premier jour, Fred \u00e9tait venu pr\u00eater main forte\u00a0; je l\u2019interrogeai sur son concours de la veille\u00a0: il avait eu l\u2019impression de le rater. Les yeux dans le vague et qui brillaient, parsem\u00e9s de fines paillettes d\u2019or, il tenait l\u2019une dans l\u2019autre ses larges mains, accroupi engonc\u00e9 dans son blouson d\u2019aviateur. Bient\u00f4t se mirent \u00e0 circuler des demandes de nouvelles des fr\u00e8res et des s\u0153urs, et, comme profitant \u00e0 plein de l\u2019instant pr\u00e9sent, on \u00e9tait encore \u00e0 neuf heures largement pass\u00e9es \u00e0 glandouiller sans qu\u2019un vrai mouvement se dessine. Pareil tous les matins, d\u00e8s qu\u2019un donnait le signal du d\u00e9part, c\u2019\u00e9tait encore attends\u00a0! <em>une derni\u00e8re clope<\/em>\u00a0; ou bien Joris voulait aller aux toilettes\u00a0; ou c\u2019\u00e9taient les tergiversations \u00e9ternelles de Paul, d\u2019autant plus fournies que la question lui semble futile\u00a0; d\u2019autres choses encore que j\u2019ai pu oublier.<\/p>\n<p><strong>La lumi\u00e8re<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019avais pris plaisir \u00e0 l\u2019air rosi, \u00e0 la lumi\u00e8re fra\u00eeche du dehors \u00e0 peine sorti de chez moi ; ceux qu\u2019on inspire \u00e0 pleine bouff\u00e9es comme si on n\u2019en avait jamais connu de meilleurs. L\u2019air du petit matin a cette qualit\u00e9 qu\u2019on retrouve chaque fois l\u2019impression de le respirer pour la premi\u00e8re fois \u2013 c\u2019est que je ne le connais pas beaucoup, il faut dire. Nantes \u00e9tait encore mal r\u00e9veill\u00e9e elle aussi, sans trop savoir dans quel si\u00e8cle elle devait se situer, ni trop dans quelle partie du monde. Descendant vers l\u2019\u00e9glise Saint-Similien, presque personne dans la rue par\u00e9e d\u2019ombres estomp\u00e9es. Le petit matin, c\u2019est le plus extraordinaire, on dirait qu\u2019il nous appartient ; une tranquille \u00e9vidence. Et ensuite, lorsqu\u2019on a enfin d\u00e9barqu\u00e9 tout le mat\u00e9riel en bas de chez Coline, il n\u2019y avait gu\u00e8re que nous \u00e0 nous agiter, nous seuls \u00e0 capter les rayons forts du soleil sur nos visages. Et seuls les oiseaux urbains pour nous accompagner ; oubli\u00e9s, les d\u00e9luges automobiles du quotidien naus\u00e9abond (m\u00eame pas de probl\u00e8me pour trouver des places de parking). Privil\u00e8ge de l\u2019horrible jour f\u00e9ri\u00e9 : mais cette sensation ne nous a pas vraiment quitt\u00e9s des quatre jours. Pour tout dire, le monde ext\u00e9rieur n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 loin de cesser d\u2019exister, dans le bourdonnement des esprits tendus \u2014 mais il ne nous a pas \u00e9chapp\u00e9 pour autant ; c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t le cr\u00e9er \u00e0 notre propre mesure. On serait bien rest\u00e9 l\u00e0, \u00e0 cligner des yeux \u00e0 la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Cette lumi\u00e8re, que de difficult\u00e9 \u00e0 la recr\u00e9er pour la cam\u00e9ra. L\u2019homme de l\u2019art n\u2019y verra que le quotidien ; sans cesse d\u00e9placer un projecteur de centim\u00e8tres qui font toute la diff\u00e9rence, en modifier l\u2019inclinaison dans la chaleur \u00e9clatante de ses 1000 watts (se br\u00fbler quand on est maladroit), voiler un autre de tulle, \u00e0 l\u2019aide de pinces \u00e0 linge en bois pour fixer le tissu aux volets \u2014 double \u00e9paisseur ? Non, quadruple ; puis P\u00e8re, l\u2019\u0153il riv\u00e9 \u00e0 son objectif, non double, \u00e7a ira. On passe vite de l\u2019exc\u00e8s \u00e0 une image o\u00f9 on ne distingue rien. Les man\u0153uvres d\u00e9licates pour recr\u00e9er artificiellement pour l\u2019\u00e9cran cette lumi\u00e8re qui passe dans nos yeux comme une \u00e9vidence, \u00e7a me sid\u00e8re \u00e0 chaque fois. Et d\u2019abord, s\u2019il fait grand jour au dehors, on peut avoir \u00e0 fermer tous les volets pour repartir de z\u00e9ro \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un peintre hollandais du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0; tout \u00e7a demande un \u0153il ac\u00e9r\u00e9\u00a0; il y a la technique, ou l\u2019exp\u00e9rience, qui fait qu\u2019on sait \u00e9viter des ombres qui viendraient malencontreusement se doubler sur les murs et donner trop conscience de leur artifice (et je ne parle pas de celui pour rep\u00e9rer la discr\u00e8te ombre de la perche dans un coin du champ, celle qui nous a fait refaire la premi\u00e8re des sept ou huit prises qu\u2019on jugeait satisfaisante d\u2019un plan particuli\u00e8rement compliqu\u00e9 \u00e0 mettre en place). Il y a ensuite le talent de donner l\u2019impression d\u2019un petit matin, puis de faire \u00e9voluer l\u2019\u00e9clairage sans se tromper, \u00e0 mesure que les minutes passent dans l\u2019histoire. Que de longs r\u00e9glages pour un plan des jambes de Juliette\u00a0; elle devait revenir d\u2019une douche imaginaire, enfiler \u00e0 cloche-pied ses v\u00eatements d\u2019\u00e9t\u00e9 pour aller r\u00e9pondre au t\u00e9l\u00e9phone qui sonnait, laissant ensuite Joris d\u00e9blat\u00e9rer tout seul \u00e0 l\u2019autre bout du fil. Et, c\u2019est \u00e9vident, ne devaient pas se voir les kilom\u00e8tres de c\u00e2bles d\u00e9roul\u00e9s en tous sens. L\u2019artifice se voile jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre pour le spectateur, mais c\u2019est toujours une impression d\u00e9routante de constater les moyens d\u00e9tourn\u00e9s pour y parvenir. Encore je ne parle ici que de vid\u00e9o\u00a0: \u00e0 ce qu\u2019on dit c\u2019est bien plus compliqu\u00e9 en cin\u00e9ma, o\u00f9 la pellicule a besoin de beaucoup plus d\u2019\u00e9clairage pour \u00eatre impressionn\u00e9e. \u00c7a viendra peut-\u00eatre\u00a0; quand il y aura les sous pour. Dans ce film, la vid\u00e9o ne fait que copier le cin\u00e9ma\u00a0; on fait <em>comme si<\/em>\u00a0: ce que le puriste des deux camps reprochera toujours. Mais c\u2019est une de ses utilisations possibles parmi d\u2019autres.<\/p>\n<p>P\u00e8re dirigeait les man\u0153uvres en quelques mots s\u00fbrs, mais il a d\u2019abord fallu d\u00e9cider si le film serait en couleurs ou en noir et blanc ; diff\u00e9rents essais avec les r\u00e9glages du moniteur de contr\u00f4le, pour opter finalement pour le noir et blanc \u2014 \u00ab peut-\u00eatre un brin teint\u00e9 \u00bb. Je me doutais que Joris pr\u00e9f\u00e9rait cette option (pas s\u00fbr de la partager), et il \u00e9tait certainement fix\u00e9 depuis le d\u00e9but, mais il a voulu voir \u2014 et c\u2019est vrai que pour le faux sang qu\u2019on utiliserait plus tard, la couleur \u00e9tait mieux ; mais ce n\u2019\u00e9tait pas non plus le pivot du film. Et puis en jouant avec la lumi\u00e8re, le noir et blanc permet des effets expressionnistes en int\u00e9rieur qui ne manquent pas d\u2019attrait non plus \u2014 tentation du film \u00e0 petit budget moderne peut-\u00eatre, comme <em>Stranger than Paradise<\/em>, o\u00f9 chaque personnage a au moins une fois l\u2019occasion de se transformer en Nosferatu sur le mur auquel il est appuy\u00e9. Dans certaines sc\u00e8nes tourn\u00e9es tard le premier soir, sc\u00e8nes de mots bas prononc\u00e9s au bord du lit ou le dos \u00e0 une porte ferm\u00e9e qui ne s\u2019ouvrira pas, cette lumi\u00e8re parvenait \u00e0 cr\u00e9er une atmosph\u00e8re quasi-religieuse.<\/p>\n<p>Le plus simple serait de se mettre \u00e0 l\u2019\u00e9cole du Dogme 95 Lars von Trier : \u00e9liminer le plus possible tout \u00e9clairage artificiel ; tourner en lumi\u00e8re naturelle. Mais c\u2019est moins \u00ab beau \u00bb. C\u2019est une autre fa\u00e7on de voir les choses \u2014 de les faire voir.<\/p>\n<p>La lumi\u00e8re, celle qui nous permet nos propres images, c\u2019\u00e9tait aussi le voile continuel laiss\u00e9 dans l\u2019air confin\u00e9 par la fum\u00e9e des in\u00e9vitables cigarettes, les yeux bleus de Juliette debout des heures devant la porte de l\u2019appartement, ainsi que la mani\u00e8re dont prenait la lumi\u00e8re les plis du drap blanc dont elle \u00e9tait envelopp\u00e9e jusqu\u2019aux pieds ; et lorsqu\u2019on ne savait plus bien s\u2019il faisait encore jour ou non dehors, sortir \u00e9bloui par le plein soleil de midi (comme d\u2019une salle de cin\u00e9ma), et, rest\u00e9 trois pas en retrait \u00e0 discuter de ses photos avec Franck, voir, les yeux d\u2019un coup dessill\u00e9s, Audrey, le port de t\u00eate tr\u00e8s droit et les \u00e9paules d\u00e9jet\u00e9es, marcher avec souplesse et naturel, \u00e9crasant les talons des petites tennis jaune vif dont elle \u00e9tait chauss\u00e9e. C\u2019\u00e9tait \u00e7a aussi la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Je pense enfin \u00e0 celle du dimanche matin au march\u00e9 de Talensac, humide et grise, lorsque nous attendions de commencer dans l\u2019odeur de poisson qui r\u00e8gne partout dans le bas des halles. En un sens, c\u2019\u00e9tait mieux qu\u2019il ne fasse pas beau \u2014 disons que \u00e7a convenait \u00e0 mon id\u00e9e de ce qu\u2019on avait \u00e0 faire. De longs plans o\u00f9 les personnages discutaient dans les all\u00e9es, suivis ou pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s selon les cas de P\u00e8re et Audrey harnach\u00e9s de leur mat\u00e9riel (Joris n\u2019est pas tr\u00e8s satisfait de ce que \u00e7a donne au final). Moi, je n\u2019avais alors pas grand-chose \u00e0 faire, mis \u00e0 part marcher devant pour \u00e9carter les gens, veiller \u00e0 ne pas trop bousculer les mamans et les poussettes ; j\u2019ai tra\u00een\u00e9 aux \u00e9tals des poissonniers, louch\u00e9 sur les langoustines, les araign\u00e9es vivantes et les coquilles Saint-Jacques. Joris a tenu \u00e0 ce qu\u2019on prenne des images de quelques gros poissons, et de longues anguilles qui s\u2019agitaient avec nervosit\u00e9. Ensuite, rencontr\u00e9 une vieille femme asiatique, minuscule et rid\u00e9e comme une pomme de fin d\u2019hiver, qui souriait de toutes ses mauvaises dents, et parlait comme une mitraillette, sans que j\u2019y comprenne un mot ; puis, au d\u00e9tour d\u2019une all\u00e9e, Nonos et un de ses amis qui jouaient de la guitare dans une entr\u00e9e assis sur des pliants. Je serais bien rest\u00e9 \u00e0 les \u00e9couter, j\u2019aurais bien aim\u00e9s qu\u2019ils soient film\u00e9s quelques instants de plus. Lorsque tout a \u00e9t\u00e9 fini, j\u2019ai plaisant\u00e9 avec Juliette sur les couleurs horribles des soutien-gorge propos\u00e9s en vrac, et Joris lui a achet\u00e9 une paire de lunettes de star \u00e0 quinze francs.<\/p>\n<p><strong>L\u2019attente<\/strong><\/p>\n<p>Le cin\u00e9ma, c\u2019est l\u2019attente ; il faut patienter des heures avant qu\u2019un plan soit tourn\u00e9 ; il n\u2019y a gu\u00e8re plus de trois minutes utiles tourn\u00e9es par jour dans un film normal : on dit toujours \u00e7a, le cin\u00e9ma c\u2019est l\u2019attente (enfin, quand il y en a qui attendent, c\u2019est que d\u2019autres travaillent). Pour nous, c\u2019\u00e9tait autre chose, puisqu\u2019on n\u2019avait que quatre jours pour boucler assez d\u2019images pour un film d\u2019une vingtaine de minutes ; mais pour l\u2019attente, c\u2019\u00e9tait pareil. D\u00e9j\u00e0, on a eu un mal fou \u00e0 d\u00e9coller chaque matin, et ensuite, on n\u2019en \u00e9tait pas moins lymphatique le reste de la journ\u00e9e. Chaque instant est tiss\u00e9 d\u2019une trame de creux et de vide. Il faut attendre quelques secondes entre \u00ab \u00c7a tourne ! \u00bb et \u00ab Action ! \u00bb, il y a le temps de la d\u00e9cision avant de mettre un plan en place, un dernier moment pour se concentrer, que tout soit fin pr\u00eat, que chacun gagne sa place avant le signal, comme lorsqu\u2019on \u00e9prouve une derni\u00e8re fois le besoin imp\u00e9ratif de se racler la gorge avant de parler en public, ou de se gratter le dos avant de p\u00e9n\u00e9trer dans le bureau o\u00f9 on subit un entretien d\u2019embauche. Et lorsqu\u2019on a tourn\u00e9 dans le tram vendredi, ou sur le quai, si la prise \u00e9tait mauvaise, il fallait bien attendre que le suivant arrive, ou que Juliette, qui \u00e9tait mont\u00e9e dedans, ait le temps de revenir. Remettre le d\u00e9cor en place, quoi. Tout \u00e7a sans compter les in\u00e9vitables probl\u00e8mes techniques inattendus (dont je ne sais si ce sont des <em>impond\u00e9rables<\/em>, comme on pourrait \u00eatre tent\u00e9 de le dire, ou des probl\u00e8mes d\u2019inattention), un bout de truc incongru dans le champ, un bruit parasite dans le casque ou la perche du micro malencontreusement d\u00e9bo\u00eet\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est pour Juliette que l\u2019attente entre chaque prise \u00e9tait nerveusement le plus difficile. Du moins semble-t-elle avoir eu du mal \u00e0 s\u2019y faire, comme lorsqu\u2019il a fallu qu\u2019elle reste plant\u00e9e des heures devant la porte enroul\u00e9e dans son drap blanc, qu\u2019elle devait p\u00e9riodiquement r\u00e9ajuster pour \u00eatre raccord et parce qu\u2019il finissait toujours par glisser. Sur la fin, elle craquait. Elle n\u2019avait aucune exp\u00e9rience de la cam\u00e9ra, et avec ce travail fractionn\u00e9, o\u00f9 il est difficile de garder sa concentration, o\u00f9 chaque moment de jeu est d\u00e9tach\u00e9 du suivant par de longues minutes o\u00f9 il n\u2019y a que les autres \u00e0 s\u2019agiter, c\u2019est l\u2019inverse du th\u00e9\u00e2tre, o\u00f9, comme elle disait, \u00ab on fait tout en m\u00eame temps \u00bb. J\u2019imagine qu\u2019on ne doit pas toujours avoir l\u2019impression \u00ab d\u2019y \u00eatre \u00bb. Surtout que dans une toute petite production, il n\u2019y a pas vraiment moyen de s\u2019isoler comme dans les films o\u00f9 les com\u00e9diens se retirent \u00e0 l\u2019\u00e9cart dans leur roulotte de stars presque jusqu\u2019au clap (enfin je suppose). Quand elle le pouvait, Juliette partait faire un tour \u00e0 pied dans le quartier.<\/p>\n<p>Chaque fois qu\u2019il n\u2019y avait ne serait-ce qu\u2019une minute de battement, il y avait toujours quelqu\u2019un pour allumer une clope, aussit\u00f4t suivi par d\u2019autres, et en d\u00e9finitive, je me demande si le temps pass\u00e9 \u00e0 travailler \u00e0 notre cancer du poumon n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 plus long que la dur\u00e9e totales des rushes. Parfois c\u2019\u00e9tait n\u00e9cessaire pour souffler, faire baisser la tension d\u2019un plan qu\u2019on n\u2019arrivait pas \u00e0 tourner (et souvent alors, on restait, debout ou assis, \u00e0 se regarder sans rien dire) ; d\u2019autres, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un r\u00e9flexe, regrett\u00e9 d\u00e8s qu\u2019il fallait ensuite monter quatre hauts \u00e9tages de l\u2019\u00eele Feydeau avec du mat\u00e9riel plein les bras, le souffle court et la langue abrasive. Dans ces minutes calmes ou nerveuses, les chansons de Lo\u00efc me poursuivaient avec t\u00e9nacit\u00e9. \u00ab Eh ho, eh oh, eh oh, est-ce que tu ne serais\u2026 pas en train d\u2019oublier le mot\u2026 tendre avant de partir ? \u00bb, une m\u00e9lodie que chante Joris dans une sc\u00e8ne, il se pr\u00e9cipite sur le palier, et la lance \u00e0 Juliette, partie en claquant la porte et disparue dans l\u2019escalier. L\u2019id\u00e9e originelle \u00e9tait d\u2019ins\u00e9rer cette seule r\u00e9plique chant\u00e9e au milieu d\u2019un dialogue parl\u00e9 : \u00e7a aurait \u00e9t\u00e9 du plus bel effet incongru ; mais l\u00e0 encore, le sc\u00e9nario a connu des modifications. De toute fa\u00e7on, je crains que le plan ne figure pas au montage, \u00e0 cause d\u2019un autre qui devait le pr\u00e9c\u00e9der mais n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9. C\u2019est dommage ; pour le d\u00e9calage, et parce qu\u2019\u00e0 force de l\u2019entendre, on fredonnait cette phrase musicale \u00e0 tout bout de champ, devenue leitmotiv sonore du tournage. Enfin peut-\u00eatre qu\u2019on la retrouvera dans la musique, puisque c\u2019est Lo\u00efc qui va la composer. J\u2019ai confiance en ce qu\u2019il apportera, et il est possible que ce soit, en plus surprenant : son attrait pour la musique classique et contemporaine laisse planer l\u2019incertitude sur ce qu\u2019il va produire.<\/p>\n<p>Rendu primesautier par l\u2019ambiance g\u00e9n\u00e9rale, \u00e0 la fois s\u00e9rieuse et mutine, et par ces chansons, j\u2019ai profit\u00e9 d\u2019un nouveau moment d\u2019attente, au bas de l\u2019appartement de Joris, pour m\u2019\u00e9clipser discr\u00e8tement, courir jusque sur les quais du tramway cueillir les pens\u00e9es des parterres municipaux ; je les ai offertes aux filles. Un geste de jeune premier couillon et th\u00e9\u00e2tral (au mauvais sens du terme \u2014 avec Joris, il faut faire attention aux mots qu\u2019on emploie).<\/p>\n<p>\u00c0 part Joris et ses complices f\u00e9minines, Juliette et Sylvette, qui tenaient chez lui le soir de longs colloques et refaisaient le th\u00e9\u00e2tre et le cin\u00e9ma jusqu\u2019\u00e0 des heures impossibles, on \u00e9tait tous en g\u00e9n\u00e9ral trop crev\u00e9 apr\u00e8s la journ\u00e9e et ses innombrables pi\u00e9tinements pour avoir envie d\u2019autre chose qu\u2019aller dormir ; et c\u2019est plut\u00f4t dans les p\u00e9riodes de creux les plus longues de la journ\u00e9e, ou lorsque toute l\u2019\u00e9quipe n\u2019\u00e9tait pas requise, qu\u2019on trouvait le temps de discuter, de s\u2019informer de ce que font maintenant les uns et les autres ; de l\u2019avanc\u00e9e, toujours probl\u00e9matique, de la ma\u00eetrise d\u2019Antoine sur un r\u00e9alisateur arm\u00e9nien (les mains au fond de ses poches, il \u00e9ludait d\u2019un petit rire \u00e9vasif et disait que l\u2019an prochain, il irait peut-\u00eatre habiter Paris) ; du travail de Juliette \u00e0 l\u2019\u00e9cole de TNB ; des envies d\u2019Audrey, cadreuse peut-\u00eatre, mais n\u2019a pas encore trouv\u00e9 une formation \u2014 elle regrette aussi de n\u2019avoir pas assez de notions techniques, ni, ce qui \u00e9tonne lorsqu\u2019on la voit, assez de culot pour se faire des relations utiles (sur ce point, son passage chez Pierrick Sorin n\u2019aura pas servi \u00e0 grand-chose, elle le reconna\u00eet) : dans ce genre de m\u00e9tier, l\u2019art de serrer des mains, et les bonnes, est sans doute un des premiers \u00e0 acqu\u00e9rir. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de La Musique, Cl\u00e9ment disait <em>sucer des bites<\/em>. Ce qui ne nous rendait pas meilleurs \u00e0 \u00e7a. Il faut \u00eatre s\u00fbr de soi, savoir se faire conna\u00eetre, laisser penser qu\u2019on est indispensable\u00a0: \u00eatre <em>d\u2019abord<\/em> son propre publicitaire. \u00c0 ce jeu, P\u00e8re est par exemple meilleur que Paul\u00a0; c\u2019est \u00e0 ce prix qu\u2019il r\u00e9ussit. Il contestera peut-\u00eatre, mais Paul est, lui, un doux r\u00eaveur : une des raisons aussi de l\u2019appr\u00e9cier. Le vendredi soir chez Coline, en finissant d\u2019avaler les sandwichs que Franck et moi \u00e9tions all\u00e9s acheter au Commerce, la conversation a longuement port\u00e9 sur la fauche, suite \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat port\u00e9 \u00e0 la collection de disques de classique et contemporain de Lo\u00efc\u00a0; on aurait sans doute alors d\u00fb parler de musique, mais quelqu\u2019un ayant imprudemment laiss\u00e9 entendre qu\u2019une bonne partie avait \u00e9t\u00e9 subtilis\u00e9e \u00e0 la FNAC, le sujet \u00e9tait tentant. Il faut dire qu\u2019on \u00e9tait vraiment chez des sp\u00e9cialistes, bons en tandem comme chacun de leur c\u00f4t\u00e9\u00a0; mais tout le monde a eu bien s\u00fbr ses petites anecdotes sur la question, et certains, comme Juliette, n\u2019\u00e9taient pas en reste pour la pratique \u2014 elle n\u2019a pas peur de s\u2019attaquer \u00e0 des gros morceaux. Des propos d\u00e9nu\u00e9s de tout sentiment de culpabilit\u00e9 (j\u2019ai soutenu avec emphase l\u2019id\u00e9e que lorsqu\u2019on n\u2019a pas d\u2019argent, il n\u2019y a aucune honte \u00e0 voler dans les grands magasins\u00a0; que c\u2019est m\u00eame une mani\u00e8re de se d\u00e9fendre \u2014 \u00e0 ses risques et p\u00e9rils \u00e9videmment. Mais comme le dit Alexandre dans <em>La Maman et la putain<\/em>, \u00ab\u00a0la pauvret\u00e9 n\u2019est pas une raison suffisante pour ne pas se cultiver\u00a0\u00bb\u00a0; ou pour profiter de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale)\u00a0; le sens moral r\u00e9sidait plus dans le fait que voler, pour certains d\u2019entre nous, c\u2019est trop <em>oser<\/em> \u2014\u00a0pour Audrey ou pour moi. Ce qui enl\u00e8ve pas mal de sa valeur \u00e0 ma th\u00e9orie.<\/p>\n<p>Est-ce \u00e0 cause de ces fr\u00e9quents temps morts, \u00e0 cause de la relative inexp\u00e9rience de Joris, qui, concentr\u00e9 \u00e0 la fois sur un r\u00f4le qui l\u2019angoissait et sur les probl\u00e8mes multiples de la r\u00e9alisation, a sembl\u00e9 souvent un peu d\u00e9pass\u00e9 par les \u00e9v\u00e9nements, on a vite accumul\u00e9 les retards ; d\u00e9j\u00e0 vendredi soir, alors que la chaleur des projecteurs allum\u00e9s constamment vibrait dans nos cr\u00e2nes, que tout le monde commen\u00e7ait d\u2019\u00eatre \u00e0 bout, quand Antoine a demand\u00e9, de son ton d\u00e9tach\u00e9, combien de plans il restait \u00e0 faire avant d\u2019arr\u00eater, Joris, p\u00e2le et les yeux cern\u00e9s a \u00e9t\u00e9 d\u2019un \u00e9vasif \u00ab J\u2019ose m\u00eame pas le dire\u2026 \u00bb ; il avait l\u2019air d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. (c\u2019est dans ces moments-l\u00e0 que le grand sens de l\u2019organisation de Sylvette, souvent discr\u00e8te mais efficace, faisait merveille. Elle n\u2019avait th\u00e9oriquement que la fonction de scripte, mais comme l\u2019a fait remarquer P\u00e8re, avec ses dossiers sous le bras, les nombreux papiers qu\u2019elle \u00e9talait sur un capot de voiture si on tournait dans la rue, elle ressemblait plut\u00f4t \u00e0 une directrice de production \u2014 ce qui est plus \u00e0 la mesure de son importance). P\u00e8re \u00e9tait en tout cas celui qui tenait le mieux, m\u00eame les yeux ouverts avec des allumettes, et vo\u00fbt\u00e9 \u00e0 force de porter la cam\u00e9ra (parce qu\u2019il a l\u2019habitude de tournages \u00e9prouvants ; il est assez <em>pro<\/em>. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, nous, ses assistants, nous \u00e9tions des lavettes). Joris a d\u00fb abandonner certains plans. Je ne connais pas le d\u00e9tail des tractations entre lui et P\u00e8re , mais je crois que ce dernier ne voulait pas continuer \u2014 ce qui ne l\u2019a pas emp\u00each\u00e9 ensuite d\u2019aller au bar. Moi, je n\u2019avais envie que de dormir, j\u2019\u00e9tais assez crev\u00e9 pour avoir l\u00e2ch\u00e9 un ou deux mots un peu aigres \u00e0 Sylvette. Je ne me rappelle plus \u00e0 propos de quoi c\u2019\u00e9tait, \u00e7a ne devait pas \u00eatre trop grave (m\u00eame si j\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 m\u2019excuser). Dans l\u2019ensemble, \u00e7a n\u2019a pas d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9. Ni insultes ni bagarres comme \u00e7a arrive. Joris et moi nous \u00e9tions bien battu sur le tournage de son premier film chez moi (enfin dans la maison de Grand-p\u00e8re et Grand-m\u00e8re que j\u2019habitais \u00e0 l\u2019\u00e9poque). \u00c0 cause d\u2019une sombre histoire de cafeti\u00e8re qui avait d\u00e9bord\u00e9, le matin apr\u00e8s une nuit bien trop courte et une soir\u00e9e arros\u00e9e avant.<\/p>\n<p><strong>Le jeu<\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 cause de son int\u00e9r\u00eat pour le th\u00e9\u00e2tre, et pour le travail du com\u00e9dien, Joris a choisi de mettre \u00e9videmment l\u2019accent sur le jeu. De ne pas assez s\u2019y int\u00e9resser, dans les courts-m\u00e9trages qu\u2019ils ont tourn\u00e9s, c\u2019est ce qu\u2019il a pu reprocher \u00e0 Paul et P\u00e8re, \u00e0 J\u00e9r\u00f4me Courtois, par exemple. Lui, en revanche, puisque son propos, c\u2019est de r\u00e9fl\u00e9chir sur l\u2019artificialit\u00e9, la <em>th\u00e9\u00e2tralit\u00e9<\/em>, il y est tr\u00e8s attentif \u2014 du point de vue de l\u2019image, ce qu\u2019il fait n\u2019est par ailleurs pas tr\u00e8s formaliste, m\u00eame s\u2019il soigne le cadre et a, une fois que le film a \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9, beaucoup pens\u00e9 le montage\u00a0; et dans ce film-l\u00e0, le d\u00e9cor n\u2019a pas non plus l\u2019importance qu\u2019aurait pu lui accorder ce type de r\u00e9flexion. Mais il se bat en tout cas fermement contre l\u2019id\u00e9e que le cin\u00e9ma doit \u00eatre \u00ab\u00a0r\u00e9aliste\u00a0\u00bb\u00a0; dans ce cas-l\u00e0, autant y aller franchement. Et c\u2019est d\u2019une pi\u00e8ce que son sc\u00e9nario est tir\u00e9, dans laquelle la nudit\u00e9 du texte, et sa complexit\u00e9, se pr\u00eataient particuli\u00e8rement \u00e0 son propos\u00a0; et le titre qu\u2019il a choisi, <em>Rien n\u2019a ordinairement l\u2019air plus vrai que le faux<\/em>, n\u2019est pas un effet du hasard. Rien \u00e0 voir pour autant avec du th\u00e9\u00e2tre film\u00e9, cela va sans dire\u00a0; il y a un vrai travail de cin\u00e9ma, coh\u00e9rent quel que soit le r\u00e9sultat final \u2014 on peut toujours rater\u00a0; l\u2019important est avant tout d\u2019explorer.<\/p>\n<p>Ce que fait le com\u00e9dien sur un plateau est d\u2019ailleurs tr\u00e8s diff\u00e9rent de ce qui se passe au th\u00e9\u00e2tre \u2014 et comme je l\u2019ai dit, \u00e7a d\u00e9stabilisait beaucoup Juliette au d\u00e9but. Elle semblait ne pas trop savoir comment se d\u00e9patouiller du c\u00f4t\u00e9 tr\u00e8s fragmentaire du travail. Et c\u2019est vrai que celui qui joue peut devenir presque un simple jouet entre les mains du r\u00e9alisateur, \u00e0 qui revient l\u2019assemblage final. Il suffit d\u2019ailleurs souvent de ne pas en faire beaucoup, puisque toute une partie du sens du film se concr\u00e9tise \u00e0 ce moment (je serais personnellement tent\u00e9 de dire : la plus importante) ; tout \u00e7a fait penser au fameux effet Koulechov, que tout prof de cin\u00e9ma montre \u00e0 la premi\u00e8re occasion : selon le contexte apr\u00e8s lequel il est ins\u00e9r\u00e9, une table bien garnie, l\u2019image d\u2019un enfant mort, une femme nue, un plan du visage inexpressif d\u2019Ivan Mosjoukine, un des grands acteurs russes des ann\u00e9es 20, est au contraire per\u00e7u comme tr\u00e8s expressif par le spectateur. C\u2019est un truc classique du montage.<\/p>\n<p>Mais ce qui d\u00e9rangeait aussi beaucoup Juliette, et lui causait de gros probl\u00e8mes de concentration, c\u2019\u00e9tait de sentir parfois la pr\u00e9sence de la cam\u00e9ra \u00e0 quelques centim\u00e8tres d\u2019elle, et toute une \u00e9quipe autour attentive \u00e0 son moindre battement de paupi\u00e8re, retenant sa respiration pour ne pas g\u00eaner, mais ne participant pas ; peut-\u00eatre est-ce d\u2019ailleurs pour cette raison qu\u2019elle a finalement refus\u00e9 de tourner nue alors qu\u2019elle avait commenc\u00e9 par \u00eatre d\u2019accord. Les d\u00e9tours utilis\u00e9s pour\u00a0 sugg\u00e9rer que son personnage l\u2019est montrent bien d\u2019ailleurs, s\u2019il en \u00e9tait besoin, l\u2019artificialit\u00e9 du cin\u00e9ma, quel que soit le r\u00e9sultat qu\u2019on recherche, \u00ab r\u00e9aliste \u00bb ou non. C\u2019est m\u00eame \u00e9tonnant de songer comme, lorsqu\u2019il voit sur l\u2019\u00e9cran une personne seule dans une pi\u00e8ce, le spectateur ne peut avoir conscience de l\u2019effervescence dans laquelle cette \u00ab m\u00eame \u00bb pi\u00e8ce \u00e9tait \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 les images ont \u00e9t\u00e9 prises. Tout \u00e7a, c\u2019est un des int\u00e9r\u00eats du cin\u00e9ma, que Lars von Trier interroge de fa\u00e7on d\u00e9rangeante dans <em>Les Idiots<\/em>, lorsqu\u2019il fait appara\u00eetre un des cadreurs dans le champ\u00a0: on ne sait plus trop le statut de ce qu\u2019on voit. (Comme tous les arts sans doute) le cin\u00e9ma, c\u2019est pas mal une question de trucage. D\u2019ailleurs, quand nous, ceux de l\u2019\u00e9quipe qui ne faisions en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale pas grand-chose ou m\u00eame rien entre \u00ab\u00a0moteur\u00a0!\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0coupez\u00a0!\u00a0\u00bb, nous voulions voir <em>vraiment<\/em> ce qui se passait pourtant juste devant nos yeux, nous cherchions \u00e0 nous contorsionner pour regarder plut\u00f4t l\u2019image cadr\u00e9e sur le tout petit \u00e9cran du moniteur. Dans les sc\u00e8nes d\u2019int\u00e9rieur, on pouvait se laisser hypnotiser peu \u00e0 peu par l\u2019atmosph\u00e8re intense qui prenait forme <em>r\u00e9ellement<\/em> entre ces deux mots fatidiques (comme dans la plupart des sc\u00e8nes avec un texte important, o\u00f9 la <em>pr\u00e9sence<\/em> de nos trois com\u00e9diens jouait \u00e0 plein), mais en ext\u00e9rieur, par exemple, o\u00f9 on ne pouvait voir l\u2019\u00e9cran, c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s frustrant. C\u2019est avoir un peu l\u2019impression que tout se dilue, perd de sa consistance. Une autre version, ce sont les photos prises par Franck dans les intervalles de creux.<\/p>\n<p>Mais le pouvoir de transformation du cin\u00e9ma, cette artificialisation du monde r\u00e9el, se remarquait d\u00e9j\u00e0 nettement dans le visage de Juliette sur l\u2019\u00e9cran ; c\u2019est fou comme elle n\u2019est plus la m\u00eame, et comment, selon les \u00e9clairages ou les instants, elle peut \u00eatre encore autre.<\/p>\n<p>Pour le jeu des com\u00e9diens, Joris a choisi de contrer avec franchise la tendance \u00ab naturaliste \u00bb, cherchant un style plus proche du jeu de th\u00e9\u00e2tre, dans le ton comme dans le d\u00e9bit (alors que le texte en lui-m\u00eame, avec ses arr\u00eats, ses reprises, ses phrases interrompues, ressemble peut-\u00eatre plus \u00e0 la fa\u00e7on dont on parle dans la vie \u2014 c\u2019est un fait qu\u2019on s\u2019exprime beaucoup mieux au cin\u00e9ma que dans la r\u00e9alit\u00e9 : en g\u00e9n\u00e9ral, tout ce qu\u2019on dit est signifiant \u2014 et \u00e7a va parfois jusqu\u2019au \u00ab mot d\u2019auteur \u00bb, chose \u00e0 \u00e9viter autant que possible. Dans le texte de Colas, il s\u2019agit plus d\u2019un \u00ab halo \u00bb de sens \u00e0 trouver au-del\u00e0 des mots prononc\u00e9s) ; il s\u2019int\u00e9resse, sur ce point, beaucoup \u00e0 Bresson, dont il trimballe depuis quelques temps partout avec lui les <em>Notes sur le cin\u00e9matographe<\/em><a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Mais chacun avait malgr\u00e9 tout un jeu diff\u00e9rent, en partie li\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019ils n\u2019avaient pas eu autant le temps de travailler ensemble que Joris ne l\u2019aurait souhait\u00e9.<\/p>\n<p>Je ne sais pas trop comment d\u00e9crire la fa\u00e7on dont Juliette a jou\u00e9, si ce n\u2019est que je l\u2019ai trouv\u00e9e bien ; rares ont \u00e9t\u00e9 les moments o\u00f9, peut-\u00eatre parce qu\u2019elle \u00e9tait malade, parce qu\u2019elle ne savait pas toujours tr\u00e8s bien son texte et en \u00e9tait encore moins \u00e0 l\u2019aise, elle ne parvenait pas \u00e0 s\u2019en sortir, s\u2019enfon\u00e7ait plus \u00e0 chaque prise : surtout dans le long plan-s\u00e9quence tourn\u00e9 dans l\u2019appartement de Joris, o\u00f9 elle lance \u00e0 Paul-S\u00e9bastien qu\u2019il est \u00ab comme les autres hommes \u00bb. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 difficile techniquement, parce que P\u00e8re et Audrey, \u00e0 force de se d\u00e9placer un peu \u00e0 l\u2019aveuglette, avaient tendance \u00e0 se prendre les pieds dans les c\u00e2bles ou la t\u00eate dans le plafond mansard\u00e9, mais on a d\u00fb se r\u00e9soudre \u00e0 abandonner avant que ce soit vraiment satisfaisant, voyant que les prises suppl\u00e9mentaires avaient toutes les chances d\u2019\u00eatre plus mauvaises que les pr\u00e9c\u00e9dentes (je crois qu\u2019il y en a une seule \u00e0 peu pr\u00e8s correcte et o\u00f9 le texte est complet ; sur dix-sept ou dix-huit). C\u2019\u00e9tait nerveusement usant pour tout le monde.<\/p>\n<p>Paul a \u00e9t\u00e9, lui, le plus naturaliste des trois, dans son interpr\u00e9tation ; j\u2019ose avouer que j\u2019avais quelques craintes, puisqu\u2019il n\u2019a pas de pratique, mais il s\u2019en tire plus qu\u2019honorablement \u2014 et le d\u00e9calage entre son jeu et les autres n\u2019est pas forc\u00e9ment un mal ; ce genre de chose doit d\u2019ailleurs arriver tous les jours dans les films. En fait, il s\u2019est servi surtout de son bagout naturel, de sa grande facilit\u00e9 \u00e0 bouger devant une cam\u00e9ra ; on voit \u00e0 quelques gestes de la main d\u00e9sordonn\u00e9s, \u00e0 des probl\u00e8mes d\u2019articulation, qu\u2019il ne ma\u00eetrise pas toujours ce qu\u2019il produit, \u00e0 des petits d\u00e9tails de ce genre, mais dans l\u2019ensemble, il est rest\u00e9 sobre. Il jouait m\u00eame beaucoup plus lorsqu\u2019il ne jouait pas, finalement, lorsqu\u2019il \u00e9tait Paul (moment o\u00f9, avec ses lunettes postiches, il ne se ressemblait plus du tout, et faisait plut\u00f4t penser \u00e0 mon cousin qui est \u00e0 Sciences Po) : comme d\u2019habitude \u00e0 vrai dire ; jamais en retard d\u2019une b\u00eatise, prenant des poses, imitant Alain Delon, poussant des cris d\u2019orfraie \u00e0 la vue du trucage destin\u00e9 \u00e0 faire croire qu\u2019il se faisait br\u00fbler la figure sur une plaque \u00e9lectrique, \u00e0 cause des \u00e9tincelles que celui-ci d\u00e9gageait, etc. : bref, en continuelle repr\u00e9sentation. Il y a eu de longues discussions sur l\u2019int\u00e9r\u00eat de lui faire jouer \u00e0 poil certaines sc\u00e8nes (o\u00f9 il sort du lit), mais ensuite, il \u00e9tait tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise, semblant involontairement content de s\u2019exhiber ainsi, la bite pendante \u2014 alors qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9cran, \u00e7a se r\u00e9v\u00e8le assez superflu, \u00e7a attire trop l\u2019attention sur un point qui n\u2019a pas d\u2019int\u00e9r\u00eat intrins\u00e8que (je ne parle pas de sa bite). C\u2019est plut\u00f4t le Petit-Fruict-des-bois, venue voir quelques moments du tournage, et tomb\u00e9e par hasard sur celui-l\u00e0 (pour le reste, elle a fait cantini\u00e8re de l\u2019\u00e9quipe), qui n\u2019avait pas l\u2019air tr\u00e8s heureuse de le voir se balader comme \u00e7a dans le plus simple appareil \u2014 elle devait penser avoir une exclusivit\u00e9 sur sa nudit\u00e9. Et m\u00eame chose lorsqu\u2019il a fallu recommencer quinze ou vingt fois le fameux \u00ab plan impossible \u00bb o\u00f9 il fallait le d\u00e9shabiller sans que \u00e7a se voie \u00e0 la cam\u00e9ra, pour lequel Sylvette et moi avons pass\u00e9 une bonne demie heure avec son sexe \u00e0 cinquante centim\u00e8tres du visage (un truc inspir\u00e9 de la fin de <em>La Femme au portrait<\/em> de Fritz Lang, o\u00f9 le personnage change de tenue sans qu\u2019il y ait aucun cut, et o\u00f9 il passe ainsi de l\u2019\u00e9tat de mort \u00e0 vivant).<\/p>\n<p>Joris est celui qui a adopt\u00e9 le jeu le plus bressonnien \u2014 il savait exactement ce qu\u2019il voulait. Mais \u00e7a n\u2019\u00e9tait pourtant pas de tout repos. Son double r\u00f4le de metteur en sc\u00e8ne et de com\u00e9dien l\u2019angoissait ; plus que de raison peut-\u00eatre, mais \u00e7a le mettait vraiment dans tous ses \u00e9tats. Avant chaque nouvelle sc\u00e8ne, il partait s\u2019isoler avec Juliette de longues minutes, pour se concentrer, ou r\u00e9p\u00e9ter une derni\u00e8re fois, on ne savait pas trop, dans le couloir des combles qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019appartement de Coline. Et pour sa premi\u00e8re sc\u00e8ne, \u00e7a n\u2019a pas donn\u00e9 grand-chose (de tout le film \u00e0 l\u2019\u00e9tat de pr\u00e9montage, c\u2019est de loin la plus mauvaise, et c\u2019est malheureusement la premi\u00e8re o\u00f9 il y a du texte) ; peut-\u00eatre parce qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 trop travaill\u00e9 le r\u00f4le l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, ou parce qu\u2019il en avait une id\u00e9e trop fig\u00e9e, il s\u2019est coinc\u00e9 dans un d\u00e9bit mitraillette, respirant mal, ne faisant rien passer que des mots qui en perdaient tout poids : \u00e9videmment, ce n\u2019est pas parce que ce n\u2019est pas naturel que \u00e7a en devient int\u00e9ressant. Quand il a \u00e9t\u00e9 meilleur, son jeu \u00e9tait beaucoup plus minimaliste \u2014 notamment dans le moment tr\u00e8s intimiste o\u00f9 son personnage tentait de dresser \u00e0 Juliette un portrait peu flatteur de S\u00e9bastien pour le griller aupr\u00e8s d\u2019elle, sc\u00e8ne apr\u00e8s le tournage de laquelle personne n\u2019osait plus trop parler. Juliette m\u2019a racont\u00e9 que le d\u00e9clic est venu du premier soir. Il \u00e9tait catastroph\u00e9 par son jeu, et doutait de sa capacit\u00e9 \u00e0 l\u2019am\u00e9liorer, restait bloqu\u00e9 dans les sch\u00e9mas qu\u2019il avait dans la t\u00eate. Elle l\u2019a alors forc\u00e9 \u00e0 se mettre dans des situations inhabituelles pour le pousser dans ses retranchements, comme de dire par exemple le texte la t\u00eate en bas, renvers\u00e9 sur un fauteuil ; et \u00e0 la fin, il s\u2019est produit cette chose \u00e9trange qu\u2019il n\u2019arrivait presque plus \u00e0 parler, ne se souvenait plus d\u2019un mot de ce texte qu\u2019il connaissait pourtant par c\u0153ur, b\u00e9gayait. C\u2019est ce genre d\u2019exp\u00e9rience d\u00e9rangeante que procure le th\u00e9\u00e2tre, et que sans doute chacun devrait conna\u00eetre de temps en temps. Ce qui est amusant, c\u2019est que maigre comme il est, avec sa petite moustache, les yeux souvent cern\u00e9s de noir par l\u2019\u00e9clairage, v\u00eatu d\u2019une large salopette noire et les pieds \u00e9cart\u00e9s, il ressemble \u00e0 Charlot sur les images.<\/p>\n<p>Tout ceci aurait pu donner un film bien s\u00e9rieux ; mais le d\u00e9calage peut se produire aussi de toute autre mani\u00e8re. Et l\u00e0, la grande d\u00e9couverte depuis un an ou deux, ce sont les films d\u2019Extr\u00eame-Orient, en particulier ceux de Kitano, o\u00f9 le gros <em>calibre<\/em> acquiert presque l\u2019importance d\u2019un personnage. Et presque d\u00e8s le d\u00e9part, le projet de Joris \u00e9tait d\u2019acheter un gros pistolet de cin\u00e9ma\u00a0: \u00e7a a m\u00eame \u00e9t\u00e9 une des d\u00e9penses les plus importantes. Un truc comme \u00e7a, qui ne tire qu\u2019\u00e0 blanc, co\u00fbte au moins 700 balles (et encore c\u2019est le mod\u00e8le le moins cher)\u00a0; il faut dire que c\u2019est un objet impressionnant, noir luisant, et qui p\u00e8se plus d\u2019un kilo. C\u2019est d\u2019ailleurs int\u00e9ressant de voir le comportement des gens quand ils l\u2019ont entre les mains. On a beau savoir qu\u2019il n\u2019est pas charg\u00e9, que le chargeur est m\u00eame enlev\u00e9, le saisir produit en soi une grande tension, des gestes pr\u00e9cautionneux, la peur irraisonn\u00e9e qu\u2019il se produise un accident. C\u2019est un faux (charg\u00e9, il fait du bruit et br\u00fble une douille de poudre), mais en m\u00eame temps, c\u2019est plus qu\u2019un jeu, au caract\u00e8re \u00e9trangement fascinant. Certains n\u2019y touchent m\u00eame qu\u2019avec la plus grande r\u00e9pugnance ; et qu\u2019un se hasarde \u00e0 le porter \u00e0 sa tempe, ce sont aussit\u00f4t les hauts cris. C\u2019est vrai aussi qu\u2019ensuite, une fois l\u2019objet apprivois\u00e9, les gar\u00e7ons se battaient pour l\u2019avoir, et faire le <em>yakusa<\/em> en d\u00e9gainant \u00e0 tout va avec un air mauvais. Et dans le film aussi c\u2019est impressionnant\u00a0; je dirais presque \u00ab\u00a0tr\u00e8s r\u00e9aliste\u00a0\u00bb, si le r\u00e9alisme ne consistait pas ici seulement \u00e0 ce que soit bien imit\u00e9 ce qui se passe dans les films de John Woo. Pour accentuer le c\u00f4t\u00e9 jeu, Joris avait tenu \u00e0 ce que lorsque Juliette menace pour la premi\u00e8re fois S\u00e9bastien avec le flingue, il se r\u00e9v\u00e8le \u2014 gr\u00e2ce \u00e0 un laborieux trucage \u2014 \u00eatre un pistolet \u00e0 eau. Sur le moment, Antoine et moi pensions que ce serait un peu niais, mais \u00e7a cr\u00e9e en fait comme une annonce du vrai tir, quelques sc\u00e8nes apr\u00e8s, o\u00f9 le pauvre Paul se fait exploser le ventre par une balle. Pour accentuer l\u2019effet, et produire une belle flamme (ce qui ne se passe pas avec une vraie arme, contrairement \u00e0 ce \u00e0 quoi le cin\u00e9ma nous a habitu\u00e9), Joris avait plac\u00e9 un soup\u00e7on de magnesium \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 du canon\u00a0; quant \u00e0 Paul, il \u00e9tait harnach\u00e9 de tout un appareillage sous son tee-shirt, avec une plaque de protection, un p\u00e9tard de gros calibre, un d\u00e9tonateur \u00e9lectrique et une poche plastique remplie d\u2019un sang synth\u00e9tique qui a gicl\u00e9 sur les murs et le plafond au moment de l\u2019explosion, mieux qu\u2019on ne l\u2019aurait r\u00eav\u00e9. \u00c7a non plus, ce n\u2019est pas \u00ab\u00a0r\u00e9aliste\u00a0\u00bb\u00a0: au cin\u00e9ma aujourd\u2019hui, une blessure par balle produit \u00e0 peu pr\u00e8s l\u2019inverse de ce qui se passe lorsqu\u2019on en prend vraiment une \u2014 mais l\u2019important est que <em>\u00e7a se voie<\/em>. Et on peut dire que c\u2019est r\u00e9ussi\u00a0; entre \u00e7a et les traces de doigts sanglantes un peu partout \u00e0 cause d\u2019une autre s\u00e9rie de plans o\u00f9 il se fait s\u00e9rieusement amocher dans un fantasme de Romain (le coup de la plaque \u00e9lectrique notamment), il faudra repeindre avant que Joris quitte l\u2019appartement s\u2019il veut r\u00e9cup\u00e9rer sa caution.<\/p>\n<p>J\u2019ai dit que le pistolet \u00e0 blanc n\u2019\u00e9tait pas dangereux, mais il faut pr\u00e9ciser : pas \u00e0 plus d\u2019un ou deux m\u00e8tres. On en a eu l\u2019illustration quand, dans un mouvement que personne n\u2019a trop compris (ignorait-il qu\u2019il \u00e9tait charg\u00e9 ? A-t-il \u00e9t\u00e9 maladroit ?), Franck, qui se tenait accroupi sur le matelas, a soudain appuy\u00e9 sur la g\u00e2chette. Il y a eu une d\u00e9tonation, et un \u00e9norme trou br\u00fbl\u00e9 dans la couette, qui a presque travers\u00e9 le matelas. Moi, je n\u2019ai pas bien vu ce qui s\u2019est pass\u00e9 exactement, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s rapide, mais Juliette, qui se tenait assise contre le mur juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, a p\u00e2li, et r\u00e9p\u00e9t\u00e9 d\u2019une voix blanche \u00ab Mais il est fou ! Il est compl\u00e8tement fou ! \u00bb. Elle \u00e9tait choqu\u00e9e ; lui a bien fait ce qu\u2019il a pu pour s\u2019excuser, vouloir rentrer dans un trou de souris, il b\u00e9gayait lui aussi, ne savait plus quoi dire ni faire, mais tout le monde n\u2019en a pas moins jug\u00e9 sur le champ qu\u2019il avait des tendances \u00e0 d\u00e9connecter par moments qui n\u2019\u00e9taient pas rassurantes. Ce n\u2019\u00e9tait pourtant pas le tournage qui avait pu lui faire perdre la notion du vrai et du faux.<\/p>\n<p>Le vendredi soir, alors que Audrey et moi rentrions \u00e0 pieds dans nos appartements respectifs apr\u00e8s l\u2019\u00e9prouvante soir\u00e9e de tournage chez Coline, discutant mollement de choses anodines, crois\u00e9 le trio des Mathieu(x) plus Lo\u00efc place Saint-Similien. Au d\u00e9but, je n\u2019avais pas reconnu la voiture, et je me suis demand\u00e9 ce qu\u2019elle nous voulait. Eux la mine r\u00e9jouie, contrepoint de la n\u00f4tre un peu d\u00e9faite (m\u00eame si nous \u00e9tions contents). Un minimum de ces n\u00e9gociations que Matt aime mener m\u00eame lorsqu\u2019il en sait l\u2019issue d\u00e8s avant qu\u2019elles s\u2019engagent, et ils m\u2019ont reconduit chez moi, qui habitais le plus loin. Tout le trajet, ils m\u2019ont asticot\u00e9 pour savoir l\u2019ambiance, si c\u2019\u00e9tait bien, et surtout <em>si les filles \u00e9taient tripantes<\/em>.<\/p>\n<p><strong>Le soir\u00a0; alcool et cigarettes<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Termin\u00e9 finalement le dimanche \u00e0 quinze heures. Je n\u2019aurais pas cru \u00e7a possible vu le nombre de sc\u00e8nes qu\u2019il restait \u00e0 tourner, mais toutes celles du march\u00e9 le matin sont all\u00e9es vite \u2014trop peut-\u00eatre. On a m\u00eame eu le temps de fl\u00e2ner un peu entre les \u00e9talages. Apr\u00e8s le d\u00e9jeuner, il ne manquait plus que quelques plans, vite tourn\u00e9s dans la rue en bas de chez Joris sous une pluie fine. P\u00e8re, d\u2019habitude si s\u00e9rieux et strict dans le travail s\u2019est mis torse-nu pour passer devant la cam\u00e9ra en balan\u00e7ant son grand corps. Peut-\u00eatre avait-on aussi, sachant qu\u2019il ne restait presque plus rien \u00e0 faire, plus bu que d\u2019habitude en mangeant, quoique le rouge achet\u00e9 par Joris ait \u00e9t\u00e9 immonde (comme s\u2019il avait tourn\u00e9 en vinaigre) \u2014 il est rest\u00e9 les deux tiers du cubi. Une fois le mat\u00e9riel de tournage \u00e0 peu pr\u00e8s rang\u00e9, tous remont\u00e9s glandouiller, dans le d\u00e9cor laiss\u00e9 tel quel, vautr\u00e9s sans rien dire sur les matelas \u00e9pars dans la pi\u00e8ce, ou s\u2019effor\u00e7ant de regarder le grand prix de Formule 1 de Monaco \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 (et qui lui aussi se d\u00e9roulait sous la pluie). Puis on est sorti dans le seul caf\u00e9 acceptable ouvert sur la place du Bouffay le dimanche, o\u00f9 Joris (<em>la production<\/em>\u00a0!) a pay\u00e9 \u00e0 boire. Chacun se rel\u00e2chant, l\u2019ambiance \u00e9tait d\u00e9tendue. On a bien s\u00fbr refait le film plusieurs fois, et disput\u00e9 des rapports entre le th\u00e9\u00e2tre et le cin\u00e9ma \u2014 on avait finalement peu eu le temps de discuter de ce genre de choses pendant le tournage, o\u00f9 l\u2019esprit \u00e9tait occup\u00e9 \u00e0 des consid\u00e9rations moins th\u00e9oriques \u2014 mais aussi de diverses b\u00eatises qui n\u2019\u00e9taient pas destin\u00e9es \u00e0 ce qu\u2019on s\u2019en souvienne\u00a0; P\u00e8re a un peu d\u00e9velopp\u00e9 un projet de s\u00e9rie tr\u00e8s courte qu\u2019il a, et qu\u2019il aimerait arriver \u00e0 fourguer \u00e0 une cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9. Aussi jou\u00e9 au billard et aux courses de voitures sur \u00e9cran vid\u00e9o dans le caf\u00e9 d\u00e9sert, heureux (et moi dans un bizarre \u00e9tat d\u2019euphorie froide, presque glac\u00e9e), \u00e0 moiti\u00e9 saouls alors qu\u2019il \u00e9tait \u00e0 peine seize heures. L\u00e2chage apr\u00e8s la tension continuelle des jours pr\u00e9c\u00e9dents, aussi le moment de se livrer un peu plus. Puis tout le monde s\u2019est \u00e9parpill\u00e9\u00a0; et l\u00e0, je ne peux qu\u2019encore plus parler en mon seul nom\u00a0; pour chacun l\u2019atmosph\u00e8re de ces quatre jours a d\u00fb perdurer jusqu\u2019au soir, mais je ne peux rien en dire. On ne s\u2019est retrouv\u00e9 qu\u2019\u00e0 trois, P\u00e8re, Audrey et moi, qui voulions continuer la journ\u00e9e \u00e0 boire, bient\u00f4t rejoints au <em>Buck Mulligan\u2019s<\/em> (seul r\u00e9el pub irlandais de la ville, que son nom joycien ne d\u00e9crit pas mal) par Antoine Doinel toujours flegmatique, tous les autres repartis. Soir\u00e9e de bar id\u00e9ale pour conclure, discussion \u00e0 b\u00e2tons rompus sur tout et rien, d\u00e9monstration de nos petits talents idiots (\u00e9crire en danois ou en japonais sur la nappe en papier du restaurant turc), et concert de musique irlandaise un peu destroy \u2014 soir\u00e9e pour laquelle il a d\u2019abord fallu faire souffler Audrey dans un Alcootest (que P\u00e8re avait dans sa voiture) pour lui prouver qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas saoule et <em>devait <\/em>rester.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Je vois \u00e7a comme des marques de tendresse (il en faut beaucoup pour qu\u2019il se l\u00e2che), mais elle, \u00e7a a l\u2019air de l\u2019agacer.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Je n\u2019ai pas revu Xavier et Claire depuis mon petit s\u00e9jour \u00e0 Brest en juillet\u00a0; et depuis, j\u2019ai eu deux fois Xavier au t\u00e9l\u00e9phone. Je n\u2019\u00e9prouve pas le besoin de les appeler, mais, visiblement eux non plus, et ils ne rentrent que peu. Avec leur fils, etc., ils ont aussi d\u2019autres pr\u00e9occupations. Pour les modes de vie quotidiens, on n\u2019appartient plus au m\u00eame monde (et ce ne serait m\u00eame pas la peine de chercher \u00e0 leur pr\u00e9senter le baron noir). Je culpabilise quand m\u00eame de ce d\u00e9litement de nos relations.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Et ouverture de voies nouvelles\u00a0; pour le moment celles que je peux emprunter sont \u00e9troites et difficiles.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Rien n\u2019a ordinairement l\u2019air plus vrai que le faux. Enfin non\u00a0: le faux, le trucage peuvent \u00eatre tout aussi bon. Ce n\u2019est peut-\u00eatre pas si diff\u00e9rent apr\u00e8s tout. \u2014 J\u2019aurais bien rajout\u00e9 une \u00e9pigraphe de T\u00e0pies, mais \u00e7a aurait fait pompeux. Je la mets en notes, parce que je suis content de l\u2019avoir trouv\u00e9e, m\u00eame si, dans son contexte, elle n\u2019entretient qu\u2019un rapport indirect avec ce qu\u2019\u00e9voquent ces quelques pages (\u00e7a vient d\u2019un texte qui s\u2019appelle <em>Rien n\u2019est mesquin<\/em>)\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019image des tours de passe-passe du magicien est d\u2019un grand secours pour expliquer les \u201cpouvoirs\u201d de l\u2019artiste, car dans un cas comme dans l\u2019autre, on trouve les m\u00eames probl\u00e8mes de la pr\u00e9sence et de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 entre le r\u00e9el et l\u2019irr\u00e9el. Et si on ne se laisse pas s\u00e9duire par les tours de passe-passe qui constituent la convention appel\u00e9e <em>art<\/em>, l\u2019exp\u00e9rience ne vaut pas d\u2019\u00eatre poursuivie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Bresson qui y a n\u00e9anmoins sur la question des id\u00e9es tr\u00e8s diff\u00e9rentes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hier, je n\u2019ai rien fait de la journ\u00e9e. Le soir, j\u2019ai donn\u00e9 rendez-vous \u00e0 Greg au Flesselles pour qu\u2019on aille d\u00eener quelque part et qu\u2019on passe la soir\u00e9e ensemble. 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