{"id":2491,"date":"2024-01-09T14:35:05","date_gmt":"2024-01-09T14:35:05","guid":{"rendered":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=2491"},"modified":"2024-01-09T14:35:06","modified_gmt":"2024-01-09T14:35:06","slug":"samedi-9-janvier-1999-nantes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=2491","title":{"rendered":"Samedi 9 janvier 1999, Nantes"},"content":{"rendered":"<p>Ce soir, je suis all\u00e9 voir <em>Les Fleurs de Shangha\u00ef<\/em> de Hou Hsiao-hsien au <em>Katorza<\/em> avec Chepe (la premi\u00e8re fois que je le revoyais depuis son retour des vacances\u00a0; et \u00e0<!--more--> nouveau, c\u2019est lui qui m\u2019a appel\u00e9\u2026). Je craignais que ce soit chiant, y allant \u00e0 cause de la rumeur critique<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>\u00a0: je me trompais du tout au tout. C\u2019est un film magnifique. Un des deux ou trois meilleurs que j\u2019ai vu depuis un an, si ce n\u2019est plus, beaucoup plus. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e7a de <em>Kanzo Sensei<\/em> il y a quelques jours, mais je crois que celui-ci le d\u00e9passe \u2014 si on ajoute d\u2019ailleurs \u00e0 ces deux-l\u00e0 celui de Kore-Eda, cela fait un contingent asiatique plut\u00f4t exceptionnel pour cette ann\u00e9e \u00e9coul\u00e9e\u00a0; il en avait \u00e9t\u00e9 de m\u00eame la pr\u00e9c\u00e9dente. Le cin\u00e9ma qui me fait vivre en ce moment vient nettement de cette partie de la plan\u00e8te.<\/p>\n<p>Je m\u2019attendais donc \u00e0 somnoler, et d\u00e8s la premi\u00e8re s\u00e9quence, avant le g\u00e9n\u00e9rique, sc\u00e8ne de banquet arros\u00e9 film\u00e9e serr\u00e9e, j\u2019ai senti la plus intense des f\u00e9licit\u00e9s m\u2019envahir. Elle ne m\u2019a pas quitt\u00e9. Et ce ne sont pas les \u00ab \u00e9v\u00e9nements \u00bb qui pourtant retiennent l\u2019attention (quelques personnes d\u2019ailleurs n\u2019ont pas support\u00e9 et ont quitt\u00e9 la salle en cours ; je peux comprendre ; dommage, vraiment, qu\u2019elles n\u2019aient pas pu <em>entrer<\/em>. Moi, j\u2019y \u00e9tais, avec les personnages). C\u2019est en un sens un film extr\u00eamement th\u00e9orique, et tr\u00e8s formel\u00a0: il est tourn\u00e9 uniquement en int\u00e9rieurs, et comme l\u2019action se d\u00e9roule en 1884 et qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, on s\u2019\u00e9clairait \u00e0 la lampe \u00e0 p\u00e9trole, il y fait sombre (mais les tons ocres, du jaune d\u2019or au rouge, sont d\u2019une grande beaut\u00e9) \u2014 l\u2019int\u00e9ressant est que la lumi\u00e8re fait cercle, en doux halo, autour des personnages, et qu\u2019elle se d\u00e9place avec eux\u00a0: l\u2019attention en est donc, quoique chaque parcelle de l\u2019image regorge de cette perfection esth\u00e9tique, centr\u00e9e d\u2019autant plus sur l\u2019humain, dont l\u2019immobilit\u00e9 sage ou \u00e9nigmatique, comme les rires ou les moindres tressaillements, sont per\u00e7us. Il en ressort une impression de grande lenteur, peut-\u00eatre li\u00e9e \u00e0 ce que toutes les sc\u00e8nes (si ma m\u00e9moire ne me trompe pas) sont tourn\u00e9es en plan-s\u00e9quence, chacune s\u00e9par\u00e9e de la suivante par un fondu au noir \u2014 \u00e9ventuellement un carton \u00e9crit en rouge qui indique qu\u2019on change de lieu, puisqu\u2019aucun d\u00e9placement n\u2019est montr\u00e9. Comme je l\u2019ai dit, les cadrages sont aussi la plupart du temps serr\u00e9s sur les personnages, qu\u2019on ne voit pour ainsi dire jamais en pied (sauf une fois, o\u00f9 l\u2019on peut remarquer que la femme a des vrais pieds riquiquis de Chinoise d\u2019\u00e9poque \u2014 artifice de costume qui peut aussi faire comprendre pourquoi on ne les voit pas plus souvent). Tout ceci rend explicite l\u2019enfermement, ou les enfermements, sur lesquels repose l\u2019histoire\u00a0: il se d\u00e9roule uniquement dans quelques maisons closes, les <em>enclaves<\/em>, o\u00f9 vivent les courtisanes, les <em>fleurs de Shanghai<\/em>, femmes enferm\u00e9es dans leur r\u00f4le ou fonction, et pr\u00e9par\u00e9es pour \u00e7a depuis leur plus jeune \u00e2ge, dans un univers o\u00f9 elles n\u2019ont de signes du monde ext\u00e9rieur que par leurs clients et protecteurs (qui eux-m\u00eames viennent d\u2019abord pour \u00e9chapper \u00e0 sa pesanteur confuc\u00e9enne)\u00a0; ces maisons sont elles-m\u00eames encloses dans le territoire des l\u00e9gations \u00e9trang\u00e8res, sans pour autant qu\u2019on puisse percevoir une seule fois cette domination \u00e9trang\u00e8re \u00e0 laquelle la Chine \u00ab\u00a0\u00e9ternelle\u00a0\u00bb, comme on dit, r\u00e9siste ainsi pour quelques d\u00e9cennies encore. Et quand il y a un probl\u00e8me \u00e0 r\u00e9gler, on convoque toujours un tiers, \u00e0 qui on fait s\u2019adresser une servante, qui expose alors les dol\u00e9ances de sa ma\u00eetresse\u00a0: les deux protagonistes sont pr\u00e9sents, mais jamais n\u2019interviennent, ferm\u00e9s comme statues. Enfermements qui s\u2019embo\u00eetent les uns dans les autres, pourrait-on dire\u00a0; et dont une des trois belles courtisanes que l\u2019on suit, \u00c9meraude, se d\u00e9tache en rachetant sa libert\u00e9 \u00e0 sa patronne \u2014 pour aller o\u00f9 ensuite\u00a0? c\u2019est une autre question, ainsi que le montre la pauvre tentative de suicide d\u2019une jeunette lorsqu\u2019elle comprend qu\u2019elle ne sera jamais la premi\u00e8re \u00e9pouse de son client attitr\u00e9, malgr\u00e9 ce qu\u2019il lui avait promis (la diff\u00e9rence de condition sociale l\u2019interdit). Mais cette force, cette d\u00e9termination, qu\u2019elle d\u00e9gage dans ces op\u00e9rations est le plus admirable de l\u2019affaire.<\/p>\n<p>On n\u2019est d\u2019ailleurs nullement triste dans ces maisons, Hou Hsiao-hsien ne cherche jamais \u00e0 faire passer cette id\u00e9e, et les personnages ne sont pas non plus jug\u00e9s ; ils sont au contraire montr\u00e9s dans toute la richesse d\u2019une humanit\u00e9 qui les grandit d\u00e8s leur premi\u00e8re apparition \u00e0 l\u2019\u00e9cran. Il y a bien s\u00fbr Rubis, et M. Wang, son amant, qui se d\u00e9chirent d\u2019amour et de jalousie jusqu\u2019au point de non-retour (et l\u00e0, quelques moments qui, sans se d\u00e9partir de la plus enti\u00e8re suggestion, r\u00e9pandent des sentiments br\u00fblants) ; Perle, qui accepte avec une lassitude r\u00e9sign\u00e9e les responsabilit\u00e9s qui lui incombent, d\u2019\u00eatre la fille de la patronne ; les chamailleries : c\u2019est l\u2019envers du d\u00e9cor \u2014 un autre \u00e9clairage plut\u00f4t. Aucun mis\u00e9rabilisme. Et on n\u2019oublie pas que ce sont des maisons de plaisir : on y boit \u00e9norm\u00e9ment, on y fume (de l\u2019opium, ou du tabac dans d\u2019\u00e9troites pipes \u00e0 eau de m\u00e9tal), grignote sans arr\u00eat, on y joue, s\u2019amuse, et rit \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Et c\u2019est peut-\u00eatre ce qui, d\u00e8s le d\u00e9but du film, emporte l\u2019adh\u00e9sion. Nulle furie non plus, et les mouvements de la cam\u00e9ra sont empreints d\u2019une douceur qui enrobe comme dans du coton les moments les plus grands \u00e9clats des personnages.<\/p>\n<p>La structure du film est elle-m\u00eame essentiellement r\u00e9p\u00e9titive, presque lancinante. Il s\u2019ouvre par une s\u00e9quence de banquet, centr\u00e9e sur un jeu qui ressemble au \u00ab pierre, caillou, ciseau \u00bb des Japonais, pour autant que j\u2019ai bien saisi, \u00e0 l\u2019issue duquel il faut boire (c\u2019est m\u00eame sans doute la phrase la plus souvent lanc\u00e9e de tout le film : \u00ab Tout le monde boit \u00bb, le plus souvent par le vieux M. Zhu, rigolard), s\u00e9quence qui se r\u00e9p\u00e9tera presque \u00e0 l\u2019identique de nombreuses fois ensuite, comme des ponctuations<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a> entre les s\u00e9quences plus intimes o\u00f9 l\u2019on navigue de maison en maison, pour des moments de la vie des courtisanes, dont beaucoup avec leur protecteur, client habituel qui les entretient, paie leur dettes (c\u2019est important), et parfois m\u00eame, reste le seul qu\u2019elles ont, comme Rubis avec M. Wang. Toujours les m\u00eames sc\u00e8nes, entre lesquelles interviennent de petites variations et \u00e9volutions qui forment la substance du r\u00e9cit\u00a0: il s\u2019agit donc d\u2019une construction bien plus \u00e9labor\u00e9e que ne pourrait le laisser penser cette impression d\u2019assister \u00e0 des fragments de vie sans lien les uns avec les autres. Au-del\u00e0, on peut y voir la description, avec les trois courtisanes, Perle, Rubis et \u00c9meraude, de trois types humains bien distincts, trois fa\u00e7ons de r\u00e9agir face \u00e0 ce que procure l\u2019existence \u2014 et ce n\u2019est pas le moins convaincant du film \u00e0 mon avis.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> De la plupart des r\u00e9alisateurs de Taiwan et Hong-Kong que je connais, malgr\u00e9 les louanges qu\u2019on lui adresse, Hou Hsiao-hsien est un de ceux qui m\u2019avaient le moins marqu\u00e9s pour le moment. Ceux de ses films que j\u2019avais vus jusqu\u2019ici m\u2019avaient paru un peu ennuyeux \u2014 ce qui revient peut-\u00eatre \u00e0 dire \u00ab\u00a0difficiles\u00a0\u00bb \u2014 (<em>Le Ma\u00eetre de marionnettes<\/em>), ou moins directement convaincants que ceux de Wong Kar-wai, Lin Chen-sheng ou Edward Yang (<em>Les Gar\u00e7ons de Feng-kuei<\/em>, <em>Googbye South, goodbye<\/em>).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Je parle des hommes\u00a0; les femmes \u2014 peut-\u00eatre est-ce l\u2019\u00e9tiquette\u00a0\u2014 demeurent r\u00e9serv\u00e9es.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Dans lesquelles c\u2019est le point de vue des hommes qui est mis en avant.<\/p>\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe title=\"Les Fleurs de Shanghai de Hou Hsiao-hsien : bande-annonce\" width=\"584\" height=\"329\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/1a0v_8FzjyI?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n<p><em>Le Pavillon d\u2019or<\/em> de Yukio Mishima. Enfin termin\u00e9. Un tr\u00e8s <em>beau <\/em>livre (certaines pages approchent de la perfection). Tr\u00e8s japonais. Et peut-\u00eatre d\u2019autant plus int\u00e9ressant qu\u2019on y sent souvent le travail de l\u2019\u00e9criture. J\u2019ai pourtant eu du mal \u00e0 finir, je n\u2019en lisais que quelques pages par jour. Ces derniers temps, j\u2019ai du mal \u00e0 lire. L\u2019amusant est que c\u2019est un livre que j\u2019ai depuis des ann\u00e9es dans ma biblioth\u00e8que sans avoir avant jamais eu envie d\u2019y toucher\u00a0; St\u00e9phanie l\u2019avait emprunt\u00e9 \u00e0 une connaissance lorsqu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 la fac, et ne lui avait jamais rendu. J\u2019en ai h\u00e9rit\u00e9 par hasard quand elle est partie. St\u00e9phanie (ceci n\u2019a rien \u00e0 voir) \u00e0 qui j\u2019aurais bien parl\u00e9 le 31, puisqu\u2019elle \u00e9tait bien l\u00e0\u00a0: mais elle m\u2019a fui avec obstination. Non qu\u2019elle m\u2019ait plu\u00a0; j\u2019aurais simplement bien aim\u00e9 lui parler. Sans trop savoir m\u00eame ce que je lui aurais dit. \u00c0 la limite (et \u00e7a m\u2019a r\u00e9joui), son copain, qui \u00e9tait l\u00e0 lui aussi, m\u2019a fait bien meilleure impression. Mais je n\u2019ai pu \u00e9changer que quelques paroles avin\u00e9es avec lui\u00a0; sans doute l\u2019avait-elle averti de mon \u00e9tat pr\u00e9c\u00e9dent, et ne voulait-il pas non plus trop lier conversation\u00a0; dommage, on aurait peut-\u00eatre pu s\u2019entendre.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce soir, je suis all\u00e9 voir Les Fleurs de Shangha\u00ef de Hou Hsiao-hsien au Katorza avec Chepe (la premi\u00e8re fois que je le revoyais depuis son retour des vacances\u00a0; et \u00e0<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"om_disable_all_campaigns":false,"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-2491","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notes-xvii-ne-pas-emporter-avec-soi-dobjets-lourds-ou-encombrants"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2491","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2491"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2491\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2492,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2491\/revisions\/2492"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2491"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2491"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2491"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}