{"id":2718,"date":"2024-05-24T07:52:51","date_gmt":"2024-05-24T07:52:51","guid":{"rendered":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=2718"},"modified":"2024-05-24T07:53:13","modified_gmt":"2024-05-24T07:53:13","slug":"lundi-24-mai-1999-nantes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=2718","title":{"rendered":"Lundi 24 mai 1999, Nantes"},"content":{"rendered":"<p>Le v\u00e9ritable ennemi du chat d\u2019appartement, c\u2019est l\u2019aspirateur.<!--more--><\/p>\n<p>Je n\u2019aurai strictement <em>rien<\/em> fait de la journ\u00e9e cette fois-ci. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 d\u2019une mollesse ph\u00e9nom\u00e9nale.<\/p>\n<p>Que penser, finalement, du film de Raul Ruiz ? pas simple. J\u2019ai lu depuis pas mal d\u2019interviews de lui, et les explications qu\u2019il donne de sa mani\u00e8re de \u00ab traduire \u00bb Proust dans son propre univers cin\u00e9matographique sont convaincantes, et le restent m\u00eame lorsqu\u2019on a vu le film ; mais je ferais volontiers un parall\u00e8le avec un autre film qui n\u2019a strictement rien \u00e0 voir : <em>Funny games<\/em> de Michael Hanecke. De la m\u00eame mani\u00e8re, les propos th\u00e9oriques du r\u00e9alisateur, lorsqu\u2019on les lisait, \u00e9taient int\u00e9ressants et tr\u00e8s charpent\u00e9s, de la m\u00eame mani\u00e8re en un sens, il avait trouv\u00e9 des solutions originales et intenses pour les transposer dans son film, mais de la m\u00eame mani\u00e8re aussi on avait pourtant l\u2019impression que le but vis\u00e9 \u00e9tait rat\u00e9. Plus je pense au <em>Temps retrouv\u00e9<\/em>, plus je trouve \u00e7a intelligent. Mais je ne parviens toujours pas \u00e0 \u00eatre p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de la <em>substance<\/em> du film, qui reste \u00e0 trop grande distance\u00a0: comme un bel objet intellectuel, d\u2019une certaine fa\u00e7on. Qui rate donc son but pour moi. Je sens bien, l\u00e0, que je vais avoir de la difficult\u00e9 \u00e0 me justifier. Tant pis\u00a0; j\u2019essaie de donner un raisonnement en marche, et qui vise tout autant \u00e0 le pr\u00e9ciser (je ne sais pas si j\u2019y parviendrai). J\u2019ai l\u2019impression que le r\u00e9sultat manque d\u2019autonomie. Je ne connais pas la filmographie de Ruiz, je n\u2019ai vu que <em>Trois Vies et une seule mort<\/em>, avec Marcello Mastroianni, que j\u2019ai eu du mal \u00e0 appr\u00e9hender, et le dernier avant <em>Le Temps retrouv\u00e9<\/em>, <em>Jessie<\/em>, qui m\u2019a sembl\u00e9, d\u00e9j\u00e0, intelligent, mais compl\u00e8tement rat\u00e9<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> (je l\u2019ai vu \u00e0 Montr\u00e9al l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier)\u00a0: peut-\u00eatre que tout simplement, ce n\u2019est pas fait pour moi en ce moment, vus mon histoire personnelle en la mati\u00e8re et mes go\u00fbts. Mais \u00e7a m\u2019<em>int\u00e9resse<\/em> n\u00e9anmoins. Notamment le c\u00f4t\u00e9 fantastique mental, tr\u00e8s argentin \u2014 quoique Ruiz soit Chilien<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Dans <em>Le Temps retrouv\u00e9<\/em>, cela s\u2019applique par exemple \u00e0 la fa\u00e7on dont sont trait\u00e9es les continuelles imbrications temporelles du r\u00e9cit proustien\u00a0: on passe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame d\u2019un plan, pour ainsi dire insensiblement, d\u2019une \u00e9poque \u00e0 une autre\u00a0; par une porte ouverte, lorsque la cam\u00e9ra passe devant une colonne qui s\u00e9pare la pi\u00e8ce en deux\u2026\u00a0c\u2019est tr\u00e8s ing\u00e9nieux (et d\u2019o\u00f9 une cam\u00e9ra tr\u00e8s mouvante)\u00a0; on ne sait parfois pas tr\u00e8s bien quand on est. Le probl\u00e8me \u00e9tant, \u00e0 mon avis, que \u00e7a conduit \u00e0 une trop grande atomisation du r\u00e9cit\u00a0: qui lui fait beaucoup perdre en \u00e2me. Je n\u2019aime pas trop non plus les ruizeries telles que les surimpressions d\u2019images, ou le fait que des statues s\u2019interposent r\u00e9guli\u00e8rement entre l\u2019\u00e9cran et la sc\u00e8ne (dans un \u00e9clairage en g\u00e9n\u00e9ral tr\u00e8s color\u00e9) \u2014 m\u00eame si je reconnais la qualit\u00e9 de leur artificialit\u00e9, de leur <em>construction<\/em>. L\u00e0 encore, c\u2019est une tentative estimable de cin\u00e9ma \u00ab\u00a0mental\u00a0\u00bb, qui rompt avec la vision <em>ext\u00e9rieure<\/em> classique<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Mais c\u2019est trop un exercice de virtuosit\u00e9. Sans chair. Enfin disons que, je le r\u00e9p\u00e8te, je n\u2019ai rien ressenti <em>en moi<\/em> de fort comme j\u2019ai pu souvent le ressentir \u00e0 la lecture de <em>La Recherche du temps perdu<\/em>. \u00c0 sa mani\u00e8re, Proust touche \u00e0 ce qui constitue l\u2019humanit\u00e9 la plus profonde (\u00e0 sa mani\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire, par le biais de ses th\u00e8mes de pr\u00e9dilection), bien au-del\u00e0 de son immense int\u00e9r\u00eat stylistique, en tant qu\u2019<em>\u00e9criture<\/em>, construction artistique savante. La sc\u00e8ne dans le bordel de Jupien, la matin\u00e9e chez la princesse de Guermantes, on y est\u00a0; de m\u00eame lorsqu\u2019il marche sur les pav\u00e9s in\u00e9gaux de la cour\u00a0; de m\u00eame encore, pour \u00e9largir, on partage avec Swann ses tourments \u00e0 propos d\u2019Odette, et on est \u00e0 Balbec, dans la promenade bord\u00e9e d\u2019aub\u00e9pines en fleurs, ou lorsqu\u2019il \u00e9voque le petit pan de mur jaune pour lequel va mourir Bergotte. L\u00e0, non. On est dans son fauteuil au cin\u00e9ma. Et on s\u2019ennuie ferme tout en se disant que c\u2019est tr\u00e8s malin. On assiste \u00e0 un spectacle auquel Ruiz ne r\u00e9ussit pas \u00e0 faire <em>participer<\/em>. Or c\u2019est bien \u00e0 mon sens le signe d\u2019un \u0153uvre d\u2019art qui fonctionne, lorsqu\u2019on est touch\u00e9 \u2014 <em>y \u00eatre<\/em> ne signifie pas s\u2019investir sans distance, le jeu de la distanciation, notamment par les traits stylistiques, entre en ligne de compte tout autant que la situation en elle-m\u00eame (on pourrait dire que c\u2019est une sorte de processus dialectique entre les deux, mais \u00e7a ferait p\u00e9dant).<\/p>\n<p>Le parti pris de faire jouer par les m\u00eames acteurs, non vieillis par maquillage, les personnages que le Narrateur ne reconna\u00eet pas \u00e0 la matin\u00e9e de la princesse de Guermantes, lorsqu\u2019il revient apr\u00e8s des ann\u00e9es pass\u00e9es loin de Paris en maison de sant\u00e9, est int\u00e9ressant, mais lorsqu\u2019apparaissent fugitivement \u00e0 leur place des personnes \u00e2g\u00e9es, on met du temps \u00e0 comprendre ce qui se passe, ce n\u2019est gu\u00e8re efficace \u2014 d\u2019autant plus que d\u2019autres, comme Morel, sont jou\u00e9s \u00e0 tous les plans par le m\u00eame acteur, juste un peu grossi et les cheveux tir\u00e9s en arri\u00e8re. L\u00e0, le passage des ann\u00e9es n\u2019est pas montr\u00e9 de fa\u00e7on ad\u00e9quate \u00e0 mon sens. Le jeu entre la permanence et le changement n\u2019est pas bien men\u00e9. La chronologie n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 quelque chose d\u2019ais\u00e9 \u00e0 saisir chez Proust, mais je trouve que ce principe pose l\u00e0 tout de m\u00eame quelques probl\u00e8mes : par exemple, toujours, lorsque Robert de Saint-Loup est identique \u00e0 lui-m\u00eame (c\u2019est-\u00e0-dire paraissant la quarantaine) alors que le Narrateur est un jeune homme. Il n\u2019y a pourtant pas tant de diff\u00e9rence d\u2019\u00e2ge entre eux (et d\u2019ailleurs, dans les sc\u00e8nes de l\u2019\u00e9poque de la guerre, elle est estomp\u00e9e). Comme pour le Narrateur et pour Gilberte gamine, aurait-il fallu plusieurs com\u00e9diens pour jouer le m\u00eame r\u00f4le selon les \u00e9poques ? Non, on s\u2019y serait encore perdu plus. Mais le parti choisi me semble b\u00e2tard. Peut-\u00eatre vaut-il mieux n\u2019avoir pas lu le livre pour entrer dans le film\u2026 mais je crois plut\u00f4t qu\u2019on doit y \u00eatre largu\u00e9 (ce qui peut \u00eatre un plaisir, celui de ne saisir que de mani\u00e8re diffuse : c\u2019est un peu ce qui se produit avec <em>Lost Highway<\/em> de Lynch, dans les romans d\u2019Ant\u00f3nio Lobo Antunes, ou dans le dernier film d\u2019Alexei Guerman \u2013 \u00e0 ce qu\u2019on en a dit, je ne l\u2019ai pas vu).<\/p>\n<p>D\u2019avoir lu cr\u00e9e en revanche forc\u00e9ment un d\u00e9calage entre les com\u00e9diens choisis pour les r\u00f4les et l\u2019image qu\u2019on s\u2019\u00e9tait faite des personnages : c\u2019est clich\u00e9 comme r\u00e9flexion, mais c\u2019est une des choses qui m\u2019ont int\u00e9ress\u00e9es, \u00e0 voir le film. Certains, qu\u2019on n\u2019aurait pas imagin\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 ils sont, sont tr\u00e8s bien, comme John Malkovitch en baron de Charlus, ou Emmanuelle B\u00e9art en Gilberte ; ils sont tout \u00e0 fait convaincants. De m\u00eame que Vincent P\u00e9rez en Morel, Chiara Mastroianni en Albertine (qui n\u2019appara\u00eet que tr\u00e8s peu) ou Pascal Gregory en Saint-Loup (m\u00eame si c\u2019est plut\u00f4t Swann que j\u2019aurais vu spontan\u00e9ment en lui ; c\u2019est sans doute que je m\u2019\u00e9tais habitu\u00e9 \u00e0 un Saint-Loup plus jeune). Je trouve en revanche que le choix de Catherine Deneuve pour jouer Odette n\u2019est pas bon du tout. Avec sa distinction froide, elle ne repr\u00e9sente en rien une ancienne cocotte comme Odette ; avec quelques ann\u00e9es de plus, et un tour de taille plus rond, Emmanuelle B\u00e9art aurait, elle, \u00e9t\u00e9 parfaite dans le r\u00f4le, Chepe et moi sommes imm\u00e9diatement tomb\u00e9s d\u2019accord. Deneuve aurait \u00e9t\u00e9 plus cr\u00e9dible en Oriane de Guermantes, c\u2019est clair. La reine de l\u2019\u00e9l\u00e9gance du Faubourg.<\/p>\n<p>Une derni\u00e8re chose : le choix pour le Narrateur d\u2019un acteur qui ressemble comme deux gouttes d\u2019eau \u00e0 Proust (mais doubl\u00e9 par la voix de Patrice Ch\u00e9reau, l\u2019acteur est italien). Pourquoi prend-il autant la <em>pose<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Nettement moins int\u00e9ressant que le dernier\u00a0; il \u00e9tait aussi assez chiant, mais surtout trop clich\u00e9.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> J\u2019ai longtemps \u00e9t\u00e9 persuad\u00e9 (mais sans r\u00e9ussir \u00e0 le prouver) que le principe de <em>Jessie<\/em> \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 celui d\u2019une nouvelle de Cortaz\u00e1r\u00a0; et le d\u00e9but de <em>Trois vies et une seule mort<\/em> semble inspir\u00e9 directement de \u00ab\u00a0L\u2019Aleph\u00a0\u00bb de Borges.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> M\u00eame si \u00e7a n\u2019emp\u00eache pas des focalisations internes, au moins par moment, dans un grand nombre de films.<\/p>\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-4-3 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe title=\"LE TEMPS RETROUV\u00c9 by Raul Ruiz (Trailer)\" width=\"584\" height=\"438\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/1YhCKpXWyxs?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le v\u00e9ritable ennemi du chat d\u2019appartement, c\u2019est l\u2019aspirateur.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"om_disable_all_campaigns":false,"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-2718","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notes-xvii-ne-pas-emporter-avec-soi-dobjets-lourds-ou-encombrants"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2718","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2718"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2718\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2719,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2718\/revisions\/2719"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2718"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2718"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2718"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}