{"id":2728,"date":"2024-05-30T09:25:25","date_gmt":"2024-05-30T09:25:25","guid":{"rendered":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=2728"},"modified":"2024-05-30T09:26:02","modified_gmt":"2024-05-30T09:26:02","slug":"dimanche-30-mai-1999-nantes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=2728","title":{"rendered":"Dimanche 30 mai 1999, Nantes"},"content":{"rendered":"<p>Hier soir, Vid\u00e9Ozone (plus ou moins, donc, relev\u00e9 de ses cendres atrabilaires) organisait une nouvelle manifestation au Flesselles. Comme chaque fois qu\u2019il se passe quelque chose,<!--more--> Ermold le Noir insiste lourdement pour que je fasse ici le r\u00e9cit circonstanci\u00e9 de la \u00ab\u00a0performance\u00a0\u00bb \u00e0 laquelle on vient de participer, en quelque sorte pour consigner notre existence si vivace en vue de l\u2019\u00e9merveillement du monde futur \u2013 m\u00eame s\u2019il ne lira pas ces lignes (en tout cas je ne les lui montrerai jamais). Mais ce que j\u2019en retiendrai est surtout que \u00e7a m\u2019a permis de boire deux bi\u00e8res \u00e0 l\u2019\u0153il \u2014 en tant que membre pseudo-actif, sempiternelle sangsue de l\u2019activit\u00e9 des autres. Et puis le reste de la soir\u00e9e, \u00e0 naviguer entre tous les coins de la terrasse du 13 &amp; 3 et le fin fond du bar pour discutailler avec les divers groupes de mes amis qui s\u2019y trouvaient l\u00e0 rassembl\u00e9s (Joris, en revanche, n\u2019est pas apparu, je me demande ce qu\u2019il pouvait faire)\u00a0; en quoi James Joyce aurait amplement trouv\u00e9 mati\u00e8re \u00e0 un chapitre entier d\u2019un nouveau genre d\u2019<em>Ulysse<\/em>. La performance de Vid\u00e9Ozone valait en fait surtout par le petit exploit technique qu\u2019elle repr\u00e9sentait aujourd\u2019hui\u00a0: \u00e0 partir de prises de vues de la webcam du Flesselles et autres images de diverses sources, des types install\u00e9s \u00e0 Paris dans les locaux de Canalweb, la premi\u00e8re t\u00e9l\u00e9vision sur le net (un collectif baptis\u00e9 <em>Greyhound-derground<\/em> \u2013 pourquoi pas\u2026), mixaient en direct, et le produit de leur travail, au-del\u00e0 d\u2019\u00eatre balanc\u00e9 en direct sur internet, \u00e9tait vid\u00e9oprojet\u00e9 sur un \u00e9cran sur un des murs du caf\u00e9 (en fait d\u2019\u00e9cran, un vieux drap blanc qui vient de chez moi). \u00c0 cela s\u2019ajoutait un mix son oscillant entre Daft Punk et de l\u2019<em>electronica<\/em> correcte, et le fait que, par l\u2019entremise d\u2019un forum informatique, on pouvait communiquer en direct avec eux. Parfois ils r\u00e9pondaient en adressant la parole \u00e0 la salle. \u00c9videmment, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9texte \u00e0 leur envoyer des trucs salaces\u00a0; Adalard, ses petites mains toujours serrant la courbe d\u2019un demi de bi\u00e8re, voulait par exemple plus de \u00ab\u00a0<em>gorgeous girls<\/em>\u00a0\u00bb \u2014 ce sur quoi Marc Ausone<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> et moi avons surench\u00e9ri ensuite dans le vulgaire. Tout \u00e7a ne volait pas tr\u00e8s haut. D\u2019autant plus qu\u2019on n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s nombreux dans le caf\u00e9 \u2014 d\u2019un point de vue communication, on peut parler d\u2019un \u00e9chec. Nous n\u2019\u00e9tions, \u00e0 peu de choses pr\u00e8s, que des <em>familiers<\/em>, ce qui encourageait les conneries \u2014 <em>comme \u00e0 la maison<\/em>\u00a0; Adalard et son glacial fr\u00e8re, Jolic\u0153ur, Broerec, Chepe, un Christophe Tessier emprunt\u00e9, Serge Loiseau, et divers repr\u00e9sentants de la branchitude la plus branch\u00e9e de la ville. Maigre butin, mais qui pouvait nous donner l\u2019impression de participer \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement <em>vraiment<\/em> crypto. Ce que c\u2019\u00e9tait\u00a0: artistiquement, \u00e7a ne laissera pas de trace imp\u00e9rissable\u00a0; mais ce genre de performance repr\u00e9sente une premi\u00e8re en France (il para\u00eet). Qui, avec ses images tr\u00e8s pixellis\u00e9es, fera sans doute sourire d\u2019ici dix ans \u2014 \u00e7a a au moins le m\u00e9rite de l\u2019innovation. M\u00eame si ce n\u2019est tout de m\u00eame pas <em>L\u2019Arriv\u00e9e du train en gare de La Ciotat<\/em>, comme le pr\u00e9tendait Ermold \u00e0 qui voulait bien l\u2019entendre.<\/p>\n<p>Ensuite, l\u2019habituelle fin de soir\u00e9e agit\u00e9e, un verre de bi\u00e8re et une cigarette toujours \u00e0 port\u00e9e des l\u00e8vres, et quelques interventions navrantes. D\u2019un Ren\u00e9 Berg\u00e8re bouffi ; d\u2019un L\u2019Ouzo tomb\u00e9 plus dedans \u00e0 mesure que la soir\u00e9e avan\u00e7ait, la peau grumeleuse, l\u2019\u0153il jaune et la sueur perlant au front ; plut\u00f4t minable, avec sa chevelure \u00e9bouriff\u00e9e et grasse et son costume froiss\u00e9. Il sentait d\u00e9j\u00e0 la bi\u00e8re \u00e0 plein nez \u00e0 son arriv\u00e9e au Flesselles avant vingt heures, et sa premi\u00e8re parole a \u00e9t\u00e9 pour recommander. Il ratiocine de fa\u00e7on plus path\u00e9tique \u00e0 chaque fois, et c\u2019est ainsi depuis deux ou trois mois ; il ne fait plus gu\u00e8re illusion, et c\u2019est un triste mod\u00e8le qu\u2019il donne \u00e0 notre avenir de noctambules sans buts bien d\u00e9finis, mari\u00e9s \u00e0 une chaise de bar. Cette fois il a bien tenu un quart d\u2019heure sur une histoire, largement invent\u00e9e, de bi\u00e8res non pay\u00e9es \u00e0 un marchand de kebab qui tardait trop \u00e0 les servir, partant dans de grands \u00e9clats de rires postillonn\u00e9s \u00e0 l\u2019autre bout de la table. Une bien grande mis\u00e8re. Qui nous aurait fait rire auparavant. Mais cette fois, \u00e7a n\u2019a entra\u00een\u00e9 que la disparition d\u2019Ermold et Marie-Charlotte, et la fuite de quelques autres (dont moi) \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du bar, pour au moins ne plus sentir de si pr\u00e8s le souffle vici\u00e9 de nos quarante ans hypoth\u00e9tiques.<\/p>\n<p>Paul aussi, \u00e9tait l\u00e0, revenu pour l\u2019anniversaire de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>Ermold m\u2019a ramen\u00e9 de son voyage en Roumanie une bouteille de p\u00e1linka d\u2019abricot : la meilleure. Dans une affreuse bouteille en plastique mou, typique Pays de l\u2019Est. C\u2019\u00e9tait (en partie au moins) en remerciement d\u2019avoir gard\u00e9 le chat ; je ne l\u2019ai donc plus, malheureusement.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>\u00c0 un concert en <em>matin\u00e9e<\/em> de Madredeus (comme l\u2019a joliment dit Teresa Salgueiro \u00e0 leur entr\u00e9e en sc\u00e8ne). C\u2019est Chepe qui m\u2019a convaincu d\u2019y aller mercredi soir\u00a0; on s\u2019y est rendu avec de ses connaissances \u00e9trang\u00e8res, dont ses amis, la p\u00e9tulante Marta et son copain Boris, tr\u00e8s sympas. Si je n\u2019y avais pas tant pens\u00e9 avant, c\u2019est que c\u2019\u00e9tait dans un lieu pour nous inhabituel, une salle \u00e0 Cou\u00ebron, qui domine la Loire. Un bon concert, et j\u2019\u00e9tais heureux de les voir\u00a0; sans \u00e9motion particuli\u00e8re cependant. Rien de cet emportement qui me submerge parfois, m\u00eame lorsqu\u2019\u00e0 la toute fin ils ont jou\u00e9 \u00ab\u00a0Gitarra\u00a0\u00bb, ce morceau sur <em>Ainda<\/em> qui me faisait pleurer \u00e0 chaque fois que je mettais le disque. D\u00e9j\u00e0 la salle, sans d\u00e9nivellation, n\u2019\u00e9tait pas franchement l\u2019endroit id\u00e9al pour les voir \u2014 mieux aurait valu un th\u00e9\u00e2tre, ou une \u00e9glise (\u00e0 Paris cette semaine, ils ont jou\u00e9 \u00e0 la Madeleine) \u2014 mais c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre \u00e9galement un peu froid. J\u2019avoue que par moments, j\u2019ai eu du mal \u00e0 fixer mon attention. Je pr\u00e9f\u00e8re de toute fa\u00e7on les morceaux de Madredeus qui sont les plus rythm\u00e9s\u00a0; pour le reste, je trouve que \u00e7a touche parfois au l\u00e9nifiant\u00a0; et comme ce n\u2019est pas tr\u00e8s <em>sc\u00e9nique<\/em>, il vaut mieux \u00eatre concentr\u00e9. C\u2019est quelque chose comme une <em>conversion<\/em>, qui s\u2019op\u00e8re ou ne s\u2019op\u00e8re pas. Et moi, malgr\u00e9 le plaisir que j\u2019ai pris, je suis demeur\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Je n\u2019avais sans doute pas le recueillement n\u00e9cessaire, ou quelque chose du m\u00eame genre. Teresa Salgueiro, toujours tr\u00e8s belle, occupe magnifiquement, toute en gr\u00e2ce, le devant de la sc\u00e8ne, mais les autres musiciens (c\u2019est un peu in\u00e9luctable) sont tr\u00e8s statiques, assis, leur guitare coinc\u00e9e entre les jambes, et tr\u00e8s \u00e9conomes de leurs mouvements. Tous v\u00eatus strictement, de costumes trois pi\u00e8ces noirs \u2014 et eux, en revanche, ont vieilli. Il y a aussi le synth\u00e9 qui est d\u00e9rangeant\u00a0; il apporte une touche de \u00ab\u00a0modernisme\u00a0\u00bb, mais qui est loin d\u2019\u00eatre toujours utile \u00e0 mon avis, et il \u00e9tait de toute fa\u00e7on mis trop en avant dans la balance \u2014 \u00e7a fait un moment que j\u2019honnis les nappes. Je crois qu\u2019ils ont perdu avec le d\u00e9part de l\u2019accord\u00e9oniste, m\u00eame si <em>O Para\u00edso<\/em>, le dernier album en date, est tr\u00e8s bien, du niveau de <em>Ainda<\/em>. En tout cas un gros succ\u00e8s public, avec longue ovation \u00e0 la fin, et multiples rappels\u00a0; et entendre du portugais m\u2019a fait plaisir, surtout avec cette voix si cristalline.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Qui m\u2019a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 mon erreur \u00e0 propos de Robbe-Grillet dans <em>Le Temps retrouv\u00e9<\/em>\u00a0: ce n\u2019est pas Swann qu\u2019il joue (il semble que Swann n\u2019apparaisse pas \u2014 on en <em>parle<\/em>), mais Goncourt, dans la fameuse sc\u00e8ne chez les Verdurin qui parodie son <em>Journal<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hier soir, Vid\u00e9Ozone (plus ou moins, donc, relev\u00e9 de ses cendres atrabilaires) organisait une nouvelle manifestation au Flesselles. 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