{"id":2754,"date":"2024-06-11T10:13:52","date_gmt":"2024-06-11T10:13:52","guid":{"rendered":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=2754"},"modified":"2024-06-11T10:13:53","modified_gmt":"2024-06-11T10:13:53","slug":"vendredi-11-juin-1999-nantes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=2754","title":{"rendered":"Vendredi 11 juin 1999, Nantes"},"content":{"rendered":"<p>Il para\u00eet qu\u2019au-dessus de l\u2019Oc\u00e9an Indien se d\u00e9place un nuage de pollution d\u2019une surface \u00e9quivalente \u00e0 celle des \u00c9tats-Unis\u2026 Il viendrait d\u2019\u00eatre rep\u00e9r\u00e9 par des scientifiques. Il serait d\u00fb, sans doute, \u00e0 la rapide industrialisation <!--more-->de l\u2019Asie du Sud, et se serait d\u00e9plac\u00e9 au gr\u00e9 des vents. La zone qu\u2019il couvre recevrait ainsi 10% de moins de lumi\u00e8re solaire, ce qui doit \u00eatre suffisant pour que des cons\u00e9quences graves se produisent sur le climat g\u00e9n\u00e9ral, notamment en limitant l\u2019\u00e9vaporation de la mer, cr\u00e9ant ainsi une plus grande s\u00e9cheresse. Puisque tant de choses se d\u00e9roulent maintenant \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la plan\u00e8te toute enti\u00e8re, il \u00e9tait in\u00e9luctable que ce genre de ph\u00e9nom\u00e8ne se produise. Mais on peut n\u00e9anmoins le voir comme inqui\u00e9tant.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Je sors d\u2019<em>Un Temps pour vivre, un temps pour mourir<\/em>, de Hou Hsiao-hsien, que je suis all\u00e9 voir seul au Katorza. J\u2019ai retravers\u00e9 l\u2019ouest du centre-ville plut\u00f4t content. Il faisait encore largement jour. Dans une petite cour \u00e0 l\u2019angle de la rue Leroy et de la rue F\u00e9libien, je me suis arr\u00eat\u00e9 pour observer un chat de goutti\u00e8re s\u2019en prendre \u00e0 un de ces scarab\u00e9es \u00e0 grosses pinces, qu\u2019on appelle, je crois, un cerf-volant. Le pauvre insecte ne s\u2019en est pas sorti tr\u00e8s bien en point, mais il s\u2019en est sorti, le chat a sembl\u00e9 se d\u00e9sint\u00e9resser de lui\u00a0; auparavant, il l\u2019avait balad\u00e9 de droite et de gauche avec sa patte, avait essay\u00e9 sans succ\u00e8s de le prendre dans sa petite gueule pour le croquer. Au bruit, j\u2019ai cru qu\u2019il avait r\u00e9ussi, mais c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t celui du crissement des dents du chat contre la carapace, ou celui du col\u00e9opt\u00e8re tombant sur les pav\u00e9s in\u00e9gaux. Avec ses pinces, l\u2019insecte se d\u00e9fendait vaillamment. Avec les planches v\u00e9tustes de la barri\u00e8re, l\u2019herbe vert tendre entre les pav\u00e9s, et quelques gravats de-ci, de-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait une sc\u00e8ne tout \u00e0 fait digne d\u2019un film de Hou Hsiao-hsien, \u00e9videmment<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Ensuite, j\u2019ai crois\u00e9 plusieurs autres chats, dans les petites rues sur l\u2019arri\u00e8re des art\u00e8res\u00a0; il semble que ce soit l\u2019heure o\u00f9 ils aiment sortir prendre l\u2019air.<\/p>\n<p>Je ne placerai pas aussi haut le film de ce soir que <em>Les Fleurs de Shanghai<\/em>, mais c\u2019\u00e9tait tout de m\u00eame tr\u00e8s bien, je ne me suis pas ennuy\u00e9 une seconde de ses deux heures et quart. Il \u00e9tait plut\u00f4t dans la lign\u00e9e des <em>Gar\u00e7ons de Feng-kuei<\/em>, avec lequel il contribue d\u2019ailleurs \u00e0 former une trilogie, \u00e0 teneur autobiographique \u2014 je crois d\u2019ailleurs que le personnage principal vers vingt ans est interpr\u00e9t\u00e9 par un acteur qu\u2019on voyait d\u00e9j\u00e0 dans celui-l\u00e0\u00a0; les deux ne sont s\u00e9par\u00e9s que par un an, <em>Un Temps pour vivre\u2026<\/em> datant de 1985\u00a0: mais il n\u2019\u00e9tait jusque-l\u00e0 pas sorti en France (la copie n\u2019\u00e9tait cependant pas neuve, et il y avait parfois entre les s\u00e9quences comme des dilatations floues de l\u2019image). Comme dans les autres films de Hou Hsiao-hsien, il y a une mani\u00e8re tr\u00e8s habile de cerner des moments cruciaux tout en n\u2019ayant l\u2019air de ne filmer que des tranches de vies banales\u00a0: la vie d\u2019un jeune gar\u00e7on, puis d\u2019un adolescent, dans un bourg de Taiwan dans les ann\u00e9es 50 et 60. Dispositif narratif d\u2019un grand minimalisme \u2014 de m\u00eame que la mise en sc\u00e8ne, qui ne recourt jamais aux effets appuy\u00e9s, et joue de longs plans immobiles. Qui parfois auraient pu durer bien plus longtemps, je deviens plus straubien que les Straub \u2014 cette dur\u00e9e met d\u2019ailleurs en \u00e9vidence le probl\u00e8me du montage, qui est (notamment) de passer d\u2019un univers visuel (celui d\u2019un plan) \u00e0 un autre\u00a0: ici, on se rend vraiment compte quel d\u00e9chirement c\u2019est. Du moins dans une mise en sc\u00e8ne qui n\u2019est pas simplement asservie \u00e0 l\u2019action (ce qui peut aussi donner de bons films, l\u00e0 n\u2019est pas la question). Sans exag\u00e9rer, il arrive que ce soit un choc difficilement supportable, m\u00eame s\u2019il n\u2019exc\u00e8de pas une demi-seconde. C\u2019est changer d\u2019ordonnancement des masses et des lignes, des couleurs, des perspectives. Et cela ne se fait pas toujours sans d\u00e9g\u00e2ts, ce que cache le choix des raccords-mouvement, par exemple. En tout cas, un probl\u00e8me \u00e9pineux pour le cin\u00e9aste, \u00e0 n\u2019en pas douter.<\/p>\n<p>On retrouve les sempiternelles sc\u00e8nes de gangs de jeunes voyous qui se tapent dessus, les sc\u00e8nes d\u2019\u00e9cole ou de repas en famille, l\u2019exigu\u00eft\u00e9 de la maison, et les tatamis qui permettent de se la rejouer Ozu. Toujours, \u00e9galement, ces plans fixes de paysages, que Hou Hsiao-hsien ma\u00eetrise comme personne, appelant \u00e0 la m\u00e9ditation \u2014 c\u2019est ceux-l\u00e0, souvent, qu\u2019on voudrait ne voir jamais cesser. Aussi une grande \u00e9motion, comme lors de la mort du p\u00e8re, \u00e0 laquelle j\u2019ai pleur\u00e9 vraiment, \u00e7a ne m\u2019\u00e9tait pas arriv\u00e9 depuis longtemps au cin\u00e9ma ; parce qu\u2019elle \u00e9tait film\u00e9e sans distance, ou parce que j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 la mort de mon propre p\u00e8re ? Une douleur authentique, en tout cas, m\u2019a sembl\u00e9 traverser l\u2019\u00e9cran. Ce qui n\u2019arrive ni lors de la mort de la m\u00e8re, ni de celle de la grand-m\u00e8re, trait\u00e9e avec une ext\u00e9riorit\u00e9 tach\u00e9e d\u2019une touche accusatrice pour le personnage de A-ah (celui qui, on le suppose, symbolise plus ou moins le r\u00e9alisateur). Tr\u00e8s beau personnage de cette vieille grand-m\u00e8re sans dents, et qui se pr\u00e9pare pour l\u2019au-del\u00e0 en fabricant des pi\u00e8ces de monnaie en papier aluminium qui lui permettront de vivre l\u00e0-bas. C\u2019est autour d\u2019elle que tout tourne, puisqu\u2019elle enterre la g\u00e9n\u00e9ration suivante, donne son nom au h\u00e9ros, fait passer \u00e0 travers elle l\u2019histoire de tous ces Chinois chass\u00e9s vers l\u2019\u00eele de Taiwan par la r\u00e9volution communiste (elle parle sans cesse de \u00ab retourner sur le Continent \u00bb, et seul son petit-fils, un jour, accepte de l\u2019accompagner pour un bout du chemin \u2014 qui n\u2019ira pas beaucoup plus loin qu\u2019un foss\u00e9 bord\u00e9 de goyaviers), et finit par mourir sans qu\u2019on s\u2019en rende compte, dans la triste indiff\u00e9rence d\u2019un monde auquel elle n\u2019appartient plus. Lorsqu\u2019on d\u00e9couvre qu\u2019elle est morte, dans le salon m\u00eame de la maison, elle a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 se d\u00e9composer<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Ermold, lui, affirme croire au <em>hasard objectif<\/em> d\u2019Andr\u00e9 Breton, mais c\u2019est \u00e9videmment que l\u2019esprit est orient\u00e9 incessamment dans des sens sp\u00e9cifiques qui lui font remarquer avec une acuit\u00e9 particuli\u00e8re le moindre \u00e9v\u00e9nement qui pourrait aller dans le sens du moment, et m\u00eame le r\u00e9interpr\u00e8tent selon lui \u2014 ainsi lorsque, sortant de la projection de <em>Jugatsu<\/em> de Kitano, on avait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9s de rencontrer l\u2019inhabituel man\u00e8ge gestuel d\u2019une troupe de sourds-muets qui sortaient du Flesselles (\u00e9v\u00e9nement rare en soi, il est vrai). Par sa capacit\u00e9 de projection du spectateur dans ses univers, le cin\u00e9ma est tr\u00e8s propice \u00e0 ce processus\u00a0; en bref, on continue \u00e0 se prendre pour un preux parce qu\u2019on vient de regarder <em>Ivanho\u00e9<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Et des fourmis escaladent ses vieilles mains d\u00e9charn\u00e9es\u00a0: r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 <em>Un Chien andalou<\/em>\u00a0?<\/p>\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe title=\"The Time to Live and the Time to Die | Official Trailer [HD] | Directed by Hou Hsiao-hsien\" width=\"584\" height=\"329\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/1aZgpykUmpY?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il para\u00eet qu\u2019au-dessus de l\u2019Oc\u00e9an Indien se d\u00e9place un nuage de pollution d\u2019une surface \u00e9quivalente \u00e0 celle des \u00c9tats-Unis\u2026 Il viendrait d\u2019\u00eatre rep\u00e9r\u00e9 par des scientifiques. 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