{"id":3115,"date":"2025-05-03T23:24:19","date_gmt":"2025-05-03T23:24:19","guid":{"rendered":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=3115"},"modified":"2025-05-03T23:26:41","modified_gmt":"2025-05-03T23:26:41","slug":"jeudi-4-mai-2000-nantes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=3115","title":{"rendered":"Jeudi 4 mai 2000, Nantes"},"content":{"rendered":"<p>Ce matin lorsque le r\u00e9veil a sonn\u00e9 \u00e0 huit heures, je r\u00eavais\u00a0; je ne me souviens plus de quoi, mais je r\u00eavais. D&rsquo;habitude, je bondis embrum\u00e9 sur le r\u00e9veil et l&rsquo;\u00e9teint pour me rendormir aussit\u00f4t une heure ou deux. <!--more-->Mais l\u00e0, comme si un commutateur avait \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9, je me suis retrouv\u00e9 submerg\u00e9 d&rsquo;un coup par le raz-de-mar\u00e9e de ma d\u00e9faite d&rsquo;hier \u2014 ou de mon sentiment profond de d\u00e9faite, <em>absolu<\/em>. Et j&rsquo;ai tourn\u00e9, tourn\u00e9 dans mon lit, incapable de retrouver le sommeil, le corps entier tortur\u00e9 par la douleur de Florence. D\u00e9j\u00e0 hier soir, ces pens\u00e9es am\u00e8res me couraient en rond dans le cr\u00e2ne, et vers trois heures j&rsquo;avais d\u00fb me relever pour fumer, et boire \u00e0 grandes gorg\u00e9es au goulot de la bouteille de rhum Negrita dans le placard de la cuisine \u2014 les seules drogues que je poss\u00e8de. Le placard sous l&rsquo;\u00e9vier, o\u00f9 sont remis\u00e9es les bouteilles d&rsquo;huile poisseuses, un fond de vinaigre \u2014 \u00e0 l&rsquo;image de la m\u00e9diocrit\u00e9 accablante dont je me sentais envahi. Et \u00e7a n&rsquo;avait pas am\u00e9lior\u00e9 les choses, j&rsquo;avais continu\u00e9 de me retourner un bon moment sur les oreillers, avec pour seule envie celle de tuer, ou de me planter un bambou effil\u00e9 dans le ventre. Et qu&rsquo;on en finisse avec cette souffrance \u00e0 laquelle je ne voyais nulle issue. Ce matin, je ne me suis pas lev\u00e9 pour boire, je n&rsquo;en suis pas \u00e0 cette extr\u00e9mit\u00e9, j&rsquo;ai trop conscience du danger \u2014 et de tout ce que j&rsquo;ai \u00e0 faire en ce moment (m\u00eame s&rsquo;il est vraisemblable que je ne travaillerai pas une minute aujourd&rsquo;hui, puisqu&rsquo;il est d\u00e9j\u00e0 seize heures). J&rsquo;ai fini par me rendormir, dans la bouche le go\u00fbt de faiblesse totale du sommeil du matin. J&rsquo;ai \u00e0 nouveau r\u00eav\u00e9. J&rsquo;\u00e9tais \u00e0 une sorte de festival \u00e0 l&rsquo;Olympic \u2014 mais qui n&rsquo;avait rien \u00e0 voir avec l&rsquo;Olympic, il y avait un jardin derri\u00e8re o\u00f9 nous avions tous \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s \u00e0 aller parce que les concerts avaient pris du retard pour une raison que je ne rappelle plus. Il y avait Florence et Joris, c&rsquo;est avec eux que j&rsquo;\u00e9tais venu\u00a0; je crois que je n&rsquo;\u00e9tais plus avec Florence, Mais c&rsquo;\u00e9tait comme dans les semaines apr\u00e8s notre s\u00e9paration<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Un moment, nous \u00e9tions dans l&rsquo;entr\u00e9e de la salle, et Florence venait de d\u00e9couvrir quelqu&rsquo;un qu&rsquo;elle connaissait, un grand gar\u00e7on aux cheveux blonds roux coup\u00e9s courts et un peu boucl\u00e9s\u00a0; elle \u00e9tait all\u00e9e vers lui, mais visiblement, craignait qu\u2019il ne la drague. Alors, dans un de ces mouvements rieurs qui est son habitude, elle s&rsquo;est retourn\u00e9e vers Joris et moi, et au milieu d&rsquo;une phrase, dit quelque chose comme \u00ab\u00a0<em>il faut que j&rsquo;en parle \u00e0 mon \u201cmari\u201d\u2026<\/em>\u00a0\u00bb. Mais c&rsquo;est de Joris qu&rsquo;elle parlait, elle vint lui prendre amoureusement le bras. Et par l\u00e0 m\u00eame je d\u00e9couvrais qu&rsquo;ils \u00e9taient ensemble, et que je n&rsquo;en savais rien.<\/p>\n<p>Dans le r\u00eave, ce fut un choc terrible, et je me suis \u00e9veill\u00e9 peu apr\u00e8s sans y croire, mais sans non plus pouvoir m&rsquo;en remettre. Une fois lev\u00e9, au fond de l&rsquo;abattement et ne pouvant (comme j&rsquo;ai dit) me r\u00e9soudre \u00e0 boire, je me suis plong\u00e9 dans des sites porno sur internet, autre d\u00e9rivatif de la m\u00e9diocrit\u00e9 ultime, furieusement pris de l&rsquo;envie de me masturber. Mais je n&rsquo;en ai rien fait, je suis all\u00e9 prendre une longue douche, et j&rsquo;ai essay\u00e9, p\u00e9niblement, d&rsquo;avaler quelque chose pour le d\u00e9jeuner (manger me d\u00e9go\u00fbte quand je vais mal). Je vis un des pires moments de mon existence, je n&rsquo;\u00e9tais presque jamais tomb\u00e9 aussi bas que ce matin, avec cette douleur incessante qui me taraudait, depuis le 18 mars.<\/p>\n<p>Je revis le parcours classique que j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu quatre ou cinq fois avant, chaque fois que j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 amoureux et que je n&rsquo;ai pas su en faire quelque chose de bien ; avec Laure, avec Armelle au lyc\u00e9e (quel horrible souvenir ; il me taraude encore), St\u00e9phanie, Bambi, Sarah \u2014 pour prendre les choses dans l&rsquo;ordre chronologique. Bref, c&rsquo;est un grand classique de ces pages. Si au moins c&rsquo;\u00e9tait de la bonne litt\u00e9rature, ce serait d\u00e9j\u00e0 quelque chose : mais c&rsquo;est tellement difficile \u00e0 vivre ! Pour ce qui est de cette histoire avec Florence, de cette petite nouvelle qui cause la recrudescence de mon d\u00e9sespoir, je crois que je pr\u00e9f\u00e8re encore savoir plut\u00f4t que tout se sache derri\u00e8re mon dos (j&rsquo;ai bien envie de travailler un peu Sylvia lorsque je la verrai, tout en sachant que je n&rsquo;en ferai certainement rien le moment venu), pour ne pas \u00eatre encore une fois le dindon de la farce : \u00e7a me donne moins d&rsquo;illusions sur la nature humaine \u2014 et sur celle des filles en particulier<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Je le prends comme une nouvelle tra\u00eetrise. Mais si je savais agir ou penser autrement (les deux font la paire), tout pourrait \u00eatre diff\u00e9rent. Apr\u00e8s tout, c&rsquo;est chose normale que les gar\u00e7ons et les filles se quittent, et le monde, m\u00eame celui qui est \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de nous, ne va pas pour autant s&rsquo;en arr\u00eater de tourner \u2014 il y a l&rsquo;ext\u00e9rieur pour nous soutenir, comme de multiples b\u00e9quilles\u00a0; les amis\u00a0; le travail\u00a0; les n\u00e9cessit\u00e9s les plus quotidiennes. M\u00eame si toute capacit\u00e9 \u00e0 tracer des perspectives, \u00e0 former le moindre projet, semble s&rsquo;\u00eatre \u00e9vanouie (et s&rsquo;est \u00e9vanouie, de fait). Avec moins d&rsquo;orgueil, plus d&rsquo;insouciance, moins de cette effroyable lourdeur, tout se passerait mieux \u2014 et m\u00eame, c&rsquo;est moi qui l&rsquo;aurais fait souffrir. Ah, comme je souhaiterais la faire souffrir \u00e0 mon tour\u00a0! Son comportement est \u00e9trange encore, peut-\u00eatre \u00e0 cause de mes r\u00e9actions \u00e0 fleur de peau, sentimentales\u00a0: puisque tout est fini, puisqu&rsquo;elle sait tourner la page aussi vite qu&rsquo;elle s&rsquo;amourache, pourquoi \u00e9prouver le besoin de me cacher quoi que ce soit\u00a0? Elle a tout de m\u00eame bien d\u00fb comprendre que je savais pour sa nouvelle lubie<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a> \u2013 elle a coup\u00e9 court \u00e0 toute question (\u00ab\u00a0<em>Ne parlons pas de ma vie priv\u00e9e.<\/em>\u00a0\u00bb)\u00a0: pourquoi vouloir continuer de faire semblant\u00a0?<\/p>\n<p>Mais Florence n&rsquo;est finalement que pour bien peu dans cette histoire. La Florence Lemoine <em>r\u00e9elle<\/em> \u2014 parce qu&rsquo;elle <em>est bien<\/em> r\u00e9elle, malgr\u00e9 les myst\u00e8res dont elle s&rsquo;entoure, en partie sans le vouloir peut-\u00eatre. Il suffit de se replonger dans les pages \u00e9crites entre le 19 janvier et le 29 mars pour voir que ma relation avec elle, c&rsquo;\u00e9tait loin d\u2019\u00eatre le paradis\u00a0; que m\u00eame si je <em>voulais<\/em> que \u00e7a se passe bien entre nous (mais je ne l&rsquo;ai m\u00eame pas toujours voulu, puisque maintes fois j&rsquo;ai failli claquer la porte). \u00c7a posait presque autant de probl\u00e8mes que \u00e7a ne procurait de plaisir. Ce n&rsquo;est donc pas elle que je peux regretter avec autant d&rsquo;acharnement. Il y a de l&rsquo;attachement qui subsiste, comme elle le supposait jeudi dernier\u00a0; mais il y a autre chose en moi qui me fait r\u00e9agir de la sorte. Je ne sais pas quoi. Il faut que je trouve, sinon je ne m&rsquo;en sortirai jamais\u00a0; apr\u00e8s elle \u2014 et apr\u00e8s le temps de latence n\u00e9cessaire pendant lequel je ne conna\u00eetrai aucune autre fille \u2014 \u00e7a recommencera avec une autre. Et \u00e7a ne peut plus durer. Exit Florence Lemoine-mon-amour. Exit par la m\u00eame occasion toute cette merde.<\/p>\n<p>Quelques mots, qui auraient d\u00fb trouver leur place avant ce dernier paragraphe :<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Le d\u00e9sir du cr\u00e9ateur ne peut \u00eatre satisfait que par sa cr\u00e9ation. Jamais par la vie, qui exige tellement de compromis, d&rsquo;\u00e0-peu-pr\u00e8s, de limitations pour \u00eatre heureux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est facile de donner l&rsquo;illusion de l&rsquo;amour. L&rsquo;autre vous y aide.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La joie que l&rsquo;on tire des petites choses est notre seule arme contre le tragique de la vie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Apr\u00e8s ses discussions avec Emil ou avec d&rsquo;autres, Henry me revient abattu, pessimiste, et je demeure indiff\u00e9rente aux probl\u00e8mes du monde, cherchant \u00e0 pr\u00e9server un bonheur au jour le jour. Les autres sont \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt de cette d\u00e9vastation ext\u00e9rieure, parce qu&rsquo;elle constitue un bon pr\u00e9texte pour accepter leur d\u00e9sint\u00e9gration int\u00e9rieure.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Lignes trouv\u00e9es chez Ana\u00efs Nin\u00a0; j&rsquo;aurais pu les trouver chez de nombreux autres, elles n&rsquo;ont rien d&rsquo;extraordinaire. Mais c&rsquo;est elle que j&rsquo;ai lu hier avant de chercher \u00e0 dormir, et ses mots me sont une aide \u2014 m\u00eame maigre.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> \u00c7a me g\u00eane presque d&rsquo;\u00e9crire \u00e7a maintenant, tant nous avons \u00e9t\u00e9 peu \u00ab\u00a0ensemble\u00a0\u00bb\u00a0; il me semble que \u00e7a perd de plus en plus toute r\u00e9alit\u00e9, qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus l\u00e0 que du fantasme. Du fantasme malheureux.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> \u00c0 moins qu&rsquo;il ne faille dire\u00a0: sur les r\u00e9actions que ne peut manquer de provoquer mon attitude. Ce serait peut-\u00eatre plus juste.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Tant pis, je me r\u00e9p\u00e8te, mais c&rsquo;est peut-\u00eatre le seul moyen de vider mon sac, et m\u00eame si c&rsquo;est chiant \u00e0 lire, c&rsquo;est aussi \u00e0 \u00e7a que ces pages servent (et de toute fa\u00e7on, seront-elles jamais lues par qui que ce soit\u00a0?). Mais je suis tellement superstitieux que j&rsquo;ai peur que le simple fait d&rsquo;\u00e9crire que j&rsquo;esp\u00e8re que \u00e7a ne va pas durer, qu&rsquo;elle va se planter et en prendre plein la gueule, conduise \u00e0 ce qu&rsquo;il se passe le contraire, qu&rsquo;elle reste, qu&rsquo;elle soit heureuse avec ce type, et que lui aussi \u2014 me volant en quelque sorte le bonheur que je voulais avoir avec elle. Parce que les deux sont possibles, et je n&rsquo;en peux rien savoir, surtout qu\u2019elle m&rsquo;en cache les moindres aspects.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce matin lorsque le r\u00e9veil a sonn\u00e9 \u00e0 huit heures, je r\u00eavais\u00a0; je ne me souviens plus de quoi, mais je r\u00eavais. D&rsquo;habitude, je bondis embrum\u00e9 sur le r\u00e9veil et l&rsquo;\u00e9teint pour me rendormir aussit\u00f4t une heure ou deux.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"om_disable_all_campaigns":false,"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[13],"tags":[],"class_list":["post-3115","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notes-xviii-la-poudre-aux-yeux"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3115","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3115"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3115\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3117,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3115\/revisions\/3117"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3115"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3115"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3115"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}