{"id":3216,"date":"2025-07-10T07:56:14","date_gmt":"2025-07-10T07:56:14","guid":{"rendered":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=3216"},"modified":"2025-07-10T07:56:16","modified_gmt":"2025-07-10T07:56:16","slug":"lundi-10-juillet-2000-nantes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=3216","title":{"rendered":"Lundi 10 juillet 2000, Nantes"},"content":{"rendered":"<p>R\u00e9veill\u00e9 tard, et mis<em> Roots<\/em> de Sepultura\u00a0; besoin d\u2019\u00e9couter quelque chose de sauvage.<!--more--><\/p>\n<p>Termin\u00e9 <em>\u00c0 La Merci d\u2019un courant violent<\/em>, de Henry Roth, que j\u2019avais emprunt\u00e9 \u00e0 Radulphe dimanche lorsqu\u2019on est all\u00e9 voir la finale chez lui (toujours attir\u00e9 par les bouquins des autres, comme par leur assiette au restaurant \u2014 mais d\u00e9\u00e7u ensuite, si je les emprunte de ne pouvoir les agglom\u00e9rer \u00e0 ma collection<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Ce que j\u2019appr\u00e9cie, c\u2019est que \u00e7a fait, lorsque je les rends, des sujets de conversation qui sortent de l\u2019ordinaire ermoldien \u2014 pour prendre un qualificatif g\u00e9n\u00e9ral\u00a0; \u00e0 l\u2019Atomixeur apr\u00e8s la demi-finale, on avait ainsi longuement parl\u00e9 du roman de Brett Easton Ellis<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>). Int\u00e9ressant, mais je ne sais pas si j\u2019accorderais \u00e0 Roth une place parmi \u00ab\u00a0<em>les plus grands \u00e9crivains am\u00e9ricains du XX<\/em><em>e\u00a0si\u00e8cle<\/em>\u00a0\u00bb, comme semble le dire la critique, \u00e0 la seule lecture de ce livre-ci. En tout cas, c\u2019est un type \u00e0 l\u2019histoire qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre racont\u00e9e \u2014 et que je n\u2019aimerais pas vivre. Il a \u00e9crit un premier livre dans les ann\u00e9es trente (il avait vingt-six ou vingt-sept ans), aujourd\u2019hui consid\u00e9r\u00e9 comme un chef d\u2019\u0153uvre, mais tr\u00e8s vite, celui-ci n\u2019a plus eu aucun \u00e9cho. Et Henry Roth a cess\u00e9 d\u2019\u00e9crire, pour exercer une l\u00e9gion de petits m\u00e9tiers. Lorsque le livre a \u00e9t\u00e9 red\u00e9couvert dans les ann\u00e9es 60, beaucoup pensaient que son auteur \u00e9tait mort depuis longtemps. Le succ\u00e8s que sa r\u00e9\u00e9dition a alors rencontr\u00e9 a permis \u00e0 Roth d\u2019aller s\u2019installer dans le Sud-Ouest des \u00c9tats-Unis, et lui a peu \u00e0 peu redonn\u00e9 le go\u00fbt de la litt\u00e9rature\u00a0; c\u2019est ainsi qu\u2019il en a \u00e9crit deux nouveaux (<em>\u00c0 la Merci d\u2019un courant violent<\/em> est le premier des deux) \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 70\u00a0: c\u2019est-\u00e0-dire un demi-si\u00e8cle apr\u00e8s le premier, alors qu\u2019il n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus qu\u2019un vieil homme malade (c\u2019est ainsi qu\u2019il se d\u00e9crit) \u2014 et ceux-ci ne sont m\u00eame parus que tr\u00e8s peu de temps avant sa mort, en 1995.<\/p>\n<p>Dans ces livres, il s\u2019attache \u00e0 faire revivre son enfance et son adolescence, ses trois ouvrages se suivant en gros de fa\u00e7on chronologique. La forme est romanc\u00e9e (les noms au moins des personnages sont modifi\u00e9s<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, la narration se fait, pour l\u2019essentiel \u00e0 la troisi\u00e8me personne), mais Roth cherche cependant une description exacte de la vie d\u2019un gamin pauvre<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>, immigr\u00e9 du <em>Yiddishland<\/em> dans l\u2019East Side new-yorkais, puis \u00e0 Harlem, s\u2019effor\u00e7ant m\u00eame souvent de reproduire le parler familial, \u00e9maill\u00e9 de mots ou m\u00eame de phrases en yiddish, et torturant la syntaxe de l\u2019anglais pour la faire entrer dans le moule de la langue natale. Le racisme ambiant contre les Juifs est \u00e0 toutes les pages, souvent venant des Irlandais que le petit Ira c\u00f4toie \u2014 autres immigr\u00e9s entass\u00e9s dans des immeubles modestes\u00a0: mais dans cette p\u00e9riode d\u2019intense immigration, une ant\u00e9riorit\u00e9 de quelques ann\u00e9es en Am\u00e9rique, ou le fait d\u2019en parler d\u00e9j\u00e0 la langue, sont toujours un avantage, qui efface les signes les plus forts de l\u2019<em>\u00e9tranget\u00e9<\/em>. Mais ce racisme, ainsi que la volont\u00e9 de s\u2019int\u00e9grer, et m\u00eame d\u2019<em>effacer<\/em> sa jud\u00e9it\u00e9, conduisent \u00e0 ce paradoxe que la fa\u00e7on dont le narrateur pr\u00e9sente les Juifs n\u2019est souvent pas tendre, et donne d\u2019eux une image assez d\u00e9favorable \u2014 petites gens inadapt\u00e9es, ne parvenant pas \u00e0 r\u00e9duire le d\u00e9calage avec la soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 ils se sont install\u00e9s, et qui, sans doute reproduisent la mentalit\u00e9 de domin\u00e9s que des si\u00e8cles de mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart dans la Galicie d\u2019o\u00f9 ils viennent ont forg\u00e9s. Aussi milieu de gens qui ne sont r\u00e9put\u00e9s que penser au <em>bizniss<\/em>, au <em>Geld<\/em> \u2014 d\u2019o\u00f9 l\u2019\u00e9vasion du petit Ira dans les contes de f\u00e9es et les romans d\u2019aventure, qui \u00e0 la fois l\u2019immergent dans un univers o\u00f9 les pr\u00e9occupations n\u2019ont rien \u00e0 voir, et \u00e0 la fois, font qu\u2019il se sent enfin comme les autres, comme les Chr\u00e9tiens. Et l\u2019\u00e9criture, dans la vieillesse d\u2019Henry Roth, consiste aussi en la reconqu\u00eate de cette identit\u00e9 qu\u2019il niait \u2014 du moins en un examen serr\u00e9 de ce pourquoi il la niait.<\/p>\n<p>L\u2019enjeu de l\u2019\u00e9criture ne se situe cependant pas l\u00e0. Il tourne beaucoup plus autour de la famille, et du rapport avec elle, tellement difficile que toute la personnalit\u00e9 de l\u2019\u00e9crivain en a \u00e9t\u00e9 n\u00e9vros\u00e9e. Et peut-\u00eatre fallait-il alors tout ce temps pour qu\u2019il puisse y revenir. Le monde juif, c\u2019est ici en effet surtout le p\u00e8re et la m\u00e8re ; Pa, petit homme m\u00e9diocre et que sa m\u00e9diocrit\u00e9 rendait violent ; Ma, m\u00e8re trop aimante, dont le gar\u00e7on ne parvenait pas \u00e0 se d\u00e9tacher. Le livre ne cesse de tourner autour de la question tr\u00e8s \u0153dipienne de la haine du p\u00e8re et de l\u2019amour pour la m\u00e8re, tout en l\u2019\u00e9vitant, et se plongeant dans les menus faits de la vie quotidienne, se focalisant sur la pr\u00e9cision de dates dont l\u2019importance est en fait douteuse. <em>\u00c0 la Merci d\u2019un courant violent<\/em>, c\u2019est, en creux, l\u2019histoire d\u2019une \u00e9mergence \u00e0 la sexualit\u00e9 perturb\u00e9e. En creux, parce que c\u2019est en fait d\u2019inceste qu\u2019il est question\u00a0; d\u2019inceste et de castration (sinon, pourquoi Ira raconterait-il ces sc\u00e8nes o\u00f9 il se fait serrer dans les coins par des <em>p\u00e9d\u00e9s<\/em>, qui font de la sexualit\u00e9 un d\u00e9go\u00fbt violent\u00a0?). L\u2019inceste ne se r\u00e9v\u00e8le vraiment que dans le tome suivant (que je ne connais pas), o\u00f9 Ira r\u00e9v\u00e8le qu\u2019adolescent, il for\u00e7ait sa s\u0153ur plus jeune \u00e0 coucher avec lui. Ira, donc Henry Roth. Affreux secret port\u00e9 toute sa vie, et occult\u00e9 jusque dans ce roman-ci, puisqu\u2019\u00e0 aucun moment Ira ne laisse entendre qu\u2019il est autre chose qu\u2019enfant unique<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>\u2026 On comprend qu\u2019il ait fallu plus de soixante-dix ans pour l\u2019assumer \u2014 \u00e0 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 est <em>toutes mes hontes j\u2019eus beues<\/em>, comme se termine la citation de Villon que Roth tronque jusqu\u2019aux ultimes pages du livre. Cela fait sans doute d\u2019Henry Roth un \u00e9crivain plus grand, m\u00eame dans ce livre, que ce que j\u2019ai dit plus haut\u00a0; d\u2019\u00e9crire ici en approfondit ma compr\u00e9hension. Mais c\u2019est aussi l\u00e0 que le roman est moins convaincant\u00a0: parce qu\u2019il met en sc\u00e8ne de fa\u00e7on explicite ce d\u00e9voilement repouss\u00e9 du secret, d\u2019une fa\u00e7on qui me para\u00eet maladroite. Les pages se partagent entre le r\u00e9cit de l\u2019enfance et les r\u00e9flexions pr\u00e9sentes du narrateur (en corps plus petit), ou son dialogue avec son ordinateur, projection de sa conscience, et j\u2019y vois une mani\u00e8re un peu trop lourde de composer.<\/p>\n<p>(peut-\u00eatre moi-m\u00eame travaill\u00e9 par des secrets qui me g\u00eanent) j\u2019en suis rest\u00e9 \u00e0 l\u2019aspect le plus superficiel du livre : et j\u2019ai eu envie de me replonger dans les \u00c9tats-Unis des ann\u00e9es 20. J\u2019ai pris <em>Babitt<\/em>, de Sinclair Lewis, qui tra\u00eenait depuis quatre ans dans ma biblioth\u00e8que. J\u2019aime beaucoup le premier paragraphe\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>The towers of Zenith aspired above the morning mist; austere towers of stelle and ciment and limestone, sturdy as cliffs and delicate as silver rods. They were neither citadels nor churches, but frankly and beautifully office-buildings<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Grandir, grandir, en faire toujours plus, toujours plus fort ou plus long\u00a0: ma n\u00e9vrose typique.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Qui m\u00e9riterait un long d\u00e9veloppement, tant il est riche et complexe (c\u2019est le moins qu\u2019on puisse dire). Je reviendrai dessus si l\u2019occasion se pr\u00e9sente.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Et ne sont pas les m\u00eames dans les trois. Le protagoniste s\u2019appelle Ira dans celui-ci, mais David dans le premier.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Il parle m\u00eame de mis\u00e8re, mais on ne la ressent pas comme telle.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> On ne peut que penser \u00e0 Proust effa\u00e7ant de <em>La Recherche\u2026<\/em> son fr\u00e8re pour mieux accaparer pour lui seul la figure de la m\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>R\u00e9veill\u00e9 tard, et mis Roots de Sepultura\u00a0; besoin d\u2019\u00e9couter quelque chose de sauvage.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"om_disable_all_campaigns":false,"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[13],"tags":[],"class_list":["post-3216","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notes-xviii-la-poudre-aux-yeux"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3216","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3216"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3216\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3217,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3216\/revisions\/3217"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3216"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3216"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3216"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}