{"id":3377,"date":"2025-10-09T18:28:57","date_gmt":"2025-10-09T18:28:57","guid":{"rendered":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=3377"},"modified":"2025-10-09T18:28:59","modified_gmt":"2025-10-09T18:28:59","slug":"lundi-9-octobre-2000-nantes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=3377","title":{"rendered":"Lundi 9 octobre 2000, Nantes"},"content":{"rendered":"<p>Invit\u00e9 hier soir \u00e0 Gu\u00e9rande \u00e0 une petite f\u00eate chez les parents de Mathieu pour f\u00eater ses trente ans. Une dr\u00f4le d\u2019id\u00e9e qui est en train de faire son chemin, apr\u00e8s que la m\u00eame chose se soit pass\u00e9e pour Mathix cet \u00e9t\u00e9<!--more-->. La diff\u00e9rence \u00e9tait, l\u00e0, que le principal int\u00e9ress\u00e9 n\u2019\u00e9tait au courant de rien. \u00c7a m\u2019a permis de conna\u00eetre ses parents, de voir une de ses deux s\u0153urs que je n\u2019avais jamais rencontr\u00e9e (sa famille est nombreuse, ils sont six enfants). La sauce n\u2019a pas vraiment pris\u00a0; c\u2019est en tout cas mon impression, peut-\u00eatre parce que j\u2019\u00e9tais fatigu\u00e9, et parce que nous ne sommes pas partis tard. Aussi parce que je crains ce genre de rassemblement, \u00e7a n\u2019\u00e9tonnera pas. Ses parents avaient r\u00e9unis quelques-uns de ses vieux copains perdus de vue<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, et quelques-uns de ses amis actuels\u00a0: donc nous. Lo\u00efc et Coline, Mathix, Philippe et Manue, moi (Jenny, cela va sans dire)\u00a0; Joris serait venu s\u2019il n\u2019\u00e9tait parti \u00e0 Cambrai. Comme il fallait s\u2019y attendre, on a eu du mal \u00e0 ne pas rester entre nous, sans que \u00e7a aille jamais bien loin dans les \u00e9changes avec les gens qu\u2019on ne connaissait pas. On n\u2019a pas le temps de faire connaissance (si on le d\u00e9sire), et je ne trouve pas ce type de relations tr\u00e8s int\u00e9ressant. Je n\u2019ai rien contre le fait d\u2019entrer en contact avec des inconnus\u00a0; mais plus les circonstances de la rencontre sont <em>pr\u00e9vues<\/em>, moins \u00e7a marche. Le hasard fait mieux les choses. Je n\u2019\u00e9tais donc pas vraiment dedans, ne me suis pas senti tr\u00e8s \u00e0 mon aise. En plus, il s\u2019agit de se confronter \u00e0 l\u2019<em>Autre<\/em>, ce n\u2019est pas tr\u00e8s facile, m\u00eame si ce sont des Autres gentils (mais je n\u2019aime finalement pas trop non plus ces circonstances de joie trop pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9es que sont les \u00ab\u00a0f\u00eates\u00a0\u00bb, j\u2019ai de la difficult\u00e9 \u00e0 m\u2019y associer\u00a0: alors que, pour le pr\u00e9sent exemple, j\u2019ai une grande affection pour Matt). Pour \u00eatre clair, et aussi dommage que certains puissent le trouver, j\u2019ai de la difficult\u00e9 \u00e0 sortir de mon petit milieu. Je dirais m\u00eame que \u00e7a ne m\u2019int\u00e9resse m\u00eame pas trop\u00a0; je ne trouve pas que ce soit suffisamment des occasions de s\u2019enrichir. Dans la pratique, je suis vraiment de droite\u2026<\/p>\n<p>\u00c9tonnant de constater comme les enfants de la famille sortis de l\u2019adolescence sont diff\u00e9rents de gens comme moi : leurs parents ont fait des \u00e9tudes pouss\u00e9es, mais eux ont une allure tr\u00e8s populaire. Je ne m\u2019attendais pas \u00e0 rencontrer des bourgeois \u00e0 chemisette \u00e0 carreaux comme mes cousins, puisque les parents de Mathieu ont tout l\u00e2ch\u00e9 pour ouvrir une \u00e9picerie biologique \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 \u00e7a ne courait vraiment pas les rues (et sont tr\u00e8s engag\u00e9s dans l\u2019\u00e9cologie<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>). Peut-\u00eatre est-ce parce que la famille n\u2019a jamais eu d\u2019argent ; mais il doit y avoir autre chose, c\u2019est un type de parcours familial que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 observ\u00e9 plusieurs fois.<\/p>\n<p>Couch\u00e9 \u00e0 M\u00e9liniac. Maison vide, solitaire. Mais il faudrait que je retourne m\u2019y installer quelques jours.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>Vu <em>Esther Kahn<\/em>, le nouveau Desplechin, avec Ermold au <em>Katorza<\/em>. Un film qu\u2019il a tourn\u00e9 \u00e0 Londres, en anglais\u00a0; attendu longtemps. C\u2019est \u00e9galement un film en costumes, puisqu\u2019il se passe \u00e0 la fin du si\u00e8cle dernier. On sent bien que \u00e7a a impos\u00e9 des contraintes particuli\u00e8res, qui participent d\u2019une r\u00e9flexion sur ce genre, mais ce n\u2019est pas non plus essentiel. Rien \u00e0 voir avec un film historique\u00a0; c\u2019est d\u2019abord li\u00e9 au fait que le sc\u00e9nario est tir\u00e9 d\u2019une nouvelle qui se d\u00e9roule \u00e0 cette \u00e9poque (une nouvelle d\u2019un certain Arthur Symons). Ce qui marque l\u2019\u00e9poque, au-del\u00e0, n\u00e9cessairement, des costumes \u2014 mais qui n\u2019en rajoutent pas \u2014 c\u2019est le choix des ext\u00e9rieurs d\u2019abord\u00a0: et l\u00e0, on sent que Desplechin n\u2019a pas cherch\u00e9 \u00e0 faire de la reconstitution \u00e0 outrance. Les plans de Londres au d\u00e9but du film (qui \u00e9voquent ceux de Bruges au d\u00e9but de <em>Comment je me suis disput\u00e9\u2026<\/em>) se cantonnent \u00e0 des vues de ruelles \u00e9troites et sombres, et \u00e0 des plans d\u2019immeubles, pris la plupart du temps assez haut, et qui demeurent brefs\u00a0; c\u2019est un d\u00e9roul\u00e9 de plans dont l\u2019ensemble forme une g\u00e9om\u00e9trie perturb\u00e9e, sur des fa\u00e7ades anglaises de brique sombre, parfois pass\u00e9es en blanc au badigeon, des murs l\u00e9preux, des fen\u00eatres condamn\u00e9es. Ils servent \u00e0 l\u2019<em>\u00e9vocation<\/em> du pass\u00e9 plus qu\u2019\u00e0 la description pr\u00e9cise\u00a0: pas d\u2019ambiance de rues populeuses, ni rien de ce genre\u00a0; pas de <em>signes<\/em> historiques directs (le fait qu\u2019il ne subsiste sans doute pas grand-chose du Londres du si\u00e8cle dernier a d\u00fb aussi jouer son r\u00f4le\u00a0: mais de la contrainte est sortie une s\u00e9quence int\u00e9ressante, plastiquement belle). Ce sont souvent des plans rapproch\u00e9s, de m\u00eame que dans la suite du film \u2014 par exemple lors d\u2019un embarras de fiacres dans une rue\u00a0: on passe d\u2019un plan plongeant pris d\u2019une grue \u00e0 d\u2019autres qui serrent les personnages de pr\u00e8s, et montrent la confusion de la situation sans s\u2019appesantir sur le d\u00e9cor. Le contraire de la grande fresque \u2014 que le sujet n\u2019appelait de toute fa\u00e7on pas. Et puis pour l\u2019essentiel, les sc\u00e8nes se passent en int\u00e9rieur\u00a0; sur des sc\u00e8nes de th\u00e9\u00e2tre souvent, \u00e0 partir du tiers du film\u00a0; dans le logement exigu de la famille Kahn dans la premi\u00e8re partie. Et c\u2019est l\u00e0 que se marque une seconde fois l\u2019\u00e9poque du r\u00e9cit, par le choix des \u00e9clairages, qui s\u2019attache \u00e0 rendre la lumi\u00e8re tr\u00e8s jaune et comme \u00e9touff\u00e9e des lampes \u00e0 p\u00e9trole, et la semi-p\u00e9nombre dans laquelle sont plong\u00e9s les moindres recoins. De nombreux plans sont ainsi sombres au d\u00e9but \u2014 mais sans cette r\u00e9flexion blanche de la lumi\u00e8re \u00e9gar\u00e9e sur des sols urbains humides, qui caract\u00e9rise depuis longtemps les polars et les films de science-fiction.<\/p>\n<p>Le film raconte l\u2019histoire d\u2019une jeune fille juive dans une modeste famille de tailleurs, qui vit silencieuse, renferm\u00e9e dans son monde, et observe les autres comme venue d\u2019ailleurs \u2014 sa m\u00e8re dit un moment, alors qu\u2019elle semble \u00e9gar\u00e9e dans cette soir\u00e9e de famille autour de la lampe (elle se tient en retrait assise, r\u00eaveuse, sur un lit, quand tout le monde est assis \u00e0 la table \u00e0 rire et parler) qu\u2019elle n\u2019est pas humaine, mais un petit singe qui a pris apparence humaine (parce qu\u2019elle imite les mimiques des autres). Et pour elle, tous ces gens sont en d\u00e9finitive des \u00e9trangers. Elle ne ressent rien pour eux, et m\u00eame, ne les voit pas vraiment : ce que montrent dans cette s\u00e9quence des plans superpos\u00e9s o\u00f9 les silhouettes s\u2019effacent de l\u2019image, comme des fant\u00f4mes, ou des simulacres. On la voit d\u2019abord enfant, puis jeune adulte, vers vingt ans, au moment o\u00f9 elle se d\u00e9couvre une fascination pour le th\u00e9\u00e2tre, lorsqu\u2019elle va voir au th\u00e9\u00e2tre juif d\u2019ex\u00e9crables pi\u00e8ces en yiddish. \u00c0 partir de l\u00e0, son seul objectif est de devenir actrice. Se suivent alors les s\u00e9quences de tout apprentissage. Le casting pour une figuration, fait en cachette de ses parents ; la difficile r\u00e9v\u00e9lation de son d\u00e9sir ; le premier argent gagn\u00e9, qui lui permet de louer une chambre dans le Strand (beaucoup plus lumineuse que la demeure familiale \u00e9triqu\u00e9e, mais dans laquelle, une fois seule, elle ne fait que s\u2019asseoir par terre, coinc\u00e9e contre le mur) ; le d\u00e9part de la maison, accompagn\u00e9e par son p\u00e8re, ce qui donne l\u2019occasion d\u2019une sc\u00e8ne bouleversante de beaut\u00e9 retenue ; les cours dispens\u00e9s dans un th\u00e9\u00e2tre vide par un vieil acteur qu\u2019un metteur en sc\u00e8ne pr\u00e9sente peu avant comme \u00ab\u00a0<em>mauvais<\/em>\u00a0\u00bb (Ian Holm, \u00e0 la fois tr\u00e8s bon et un brin pr\u00e9visible dans le r\u00f4le du vieux sage)<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>\u00a0; les premiers r\u00f4les\u00a0: jusqu\u2019au r\u00f4le principal dans <em>Hedda Gabber<\/em> d\u2019Ibsen, qui cl\u00f4t le film. C\u2019est donc le r\u00e9cit d\u2019un apprentissage.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est bien plus que \u00e7a. Et c\u2019est l\u00e0 que le film est devenu pour moi le plus convaincant. C\u2019est l\u2019histoire d\u2019une ouverture au monde, avec ce que \u00e7a implique de bonheur et de souffrance intense \u2014 puisque c\u2019est par la souffrance, celle d\u2019une jalousie violente, que la clef qui enferme Esther Kahn en elle-m\u00eame se r\u00e9v\u00e8le. Et l\u00e0 est essentiel la pr\u00e9sence dans le r\u00f4le de Summer Ph\u0153nix. Elle est \u00e9poustouflante d\u2019intensit\u00e9. D\u00e9j\u00e0, elle est presque sans cesse pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019\u00e9cran ; et elle <em>habite<\/em> l\u2019image d\u2019une mani\u00e8re ph\u00e9nom\u00e9nale. Elle <em>rend<\/em> ce personnage cl\u00f4t en lui-m\u00eame d\u2019une mani\u00e8re fine et pr\u00e9cise, par de petits gestes, la t\u00eate rentr\u00e9e dans les \u00e9paules, des tics de visage, un air but\u00e9, une sorte de moue aux l\u00e8vres, celle de qui ne peut que bredouiller au lieu de parler, des regards \u00e0 la fois ferm\u00e9s et apeur\u00e9s. De m\u00eame, son parler, m\u00e2tin\u00e9 de cockney et d\u2019accent yiddish, fait exister Esther Kahn par la seule force de sa voix. Une voix qui se brise de fa\u00e7on admirable lors de sa premi\u00e8re audition, tellement rauque de peur qu\u2019on a peine \u00e0 croire qu\u2019elle sort de cette fr\u00eale jeune femme. Elle incarne le personnage ainsi parce qu\u2019il est d\u2019une grande <em>violence<\/em>, d\u00e9termin\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019obstination, capable des derni\u00e8res extr\u00e9mit\u00e9s pour arriver \u00e0 ce qu\u2019elle veut \u2014 ou ne pas arriver lorsqu\u2019elle ne veut pas\u00a0; une force presque animale\u00a0: celle de qui ne vit que par un instinct qu\u2019elle ne ma\u00eetrise pas\u00a0; qui n\u2019existe pas autrement que par-l\u00e0 (plusieurs sc\u00e8nes la montrent \u00e0 peine alphab\u00e9tis\u00e9e\u00a0: son \u00e9criture est d\u2019une maladresse tremblotante, elle n\u2019est jamais sortie de l\u2019\u00e9troitesse de sa pauvret\u00e9).<\/p>\n<p>Comprenant que son \u00ab initiation \u00e0 la vie \u00bb doit passer par la d\u00e9floration, elle jette son d\u00e9volu sur un critique de th\u00e9\u00e2tre amateur de femmes et tr\u00e8s en vue avec la d\u00e9termination de la d\u00e9cision prise \u00e0 froid, sans aucun sentiment : comme elle se fraie des coudes dans une foule pour atteindre le guichet du th\u00e9\u00e2tre et va jusqu\u2019\u00e0 mordre un homme qui ne la laisse pas passer. C\u2019est toujours cette m\u00eame <em>animalit\u00e9<\/em> qui la guide. Encore, lorsque vers la fin, folle de jalousie envers ce Philip Hayguard qui l\u2019a initi\u00e9e (aussi \u00e0 de nouvelles fa\u00e7ons de jouer), et l\u2019a quitt\u00e9e pour une saltimbanque italienne, elle se d\u00e9forme le visage \u00e0 coups de poings violents, puis cherche \u00e0 avaler du verre bris\u00e9 pour ne pas jouer (elle refuse d\u2019appara\u00eetre sur sc\u00e8ne si cette femme est dans la salle, or Hayguard l\u2019y a emmen\u00e9e). Ce sont des sc\u00e8nes d\u2019une violence hallucinante, proche de l\u2019insoutenable, par leur d\u00e9pouillement \u2014 on est aux antipodes des sc\u00e8nes violentes dans la plupart des films actuels. Mais \u00e0 les regarder, je jubilais dans mon fauteuil. A cause de la certitude d\u2019assister \u00e0 un moment exceptionnel. Autant Summer Ph\u0153nix que Desplechin se montrent d\u2019une puissance impressionnante<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. C\u2019est d\u2019en passer par l\u00e0 qu\u2019Esther Kahn s\u2019ouvre au monde, habitant la souffrance\u00a0: ce qui lui permet de devenir ce qu\u2019elle a r\u00eav\u00e9 d\u2019\u00eatre, une actrice \u2014 qui n\u2019en reste pas \u00e0 un instinct incontr\u00f4l\u00e9. Une sc\u00e8ne o\u00f9 elle le fait comprendre \u00e0 Hayguard cl\u00f4t le film (elle m\u2019a fait penser \u00e0 la derni\u00e8re d\u2019<em>Autant en emporte le vent<\/em>, lorsque Rhett Butler part, descend le perron de la maison\u00a0; mais \u00e7a n\u2019a sans doute rien \u00e0 voir). L\u2019int\u00e9ressant est que rien ne dit qu\u2019elle est ensuite une <em>grande<\/em> actrice \u2014 on n\u2019est pas dans un film am\u00e9ricain, qui doit se clore sur un succ\u00e8s public (dans l\u2019imaginaire am\u00e9ricain, il semble qu\u2019on n\u2019existe que s\u2019il y a quelqu\u2019un pour le reconna\u00eetre\u00a0: vision singuli\u00e8rement \u00e9triqu\u00e9e de l\u2019existence\u00a0; \u00e0 mille lieues de la mienne en tout cas, et qui explique assez sa superficialit\u00e9). Elle s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e \u00e0 elle-m\u00eame. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 beaucoup\u00a0; c\u2019est assez.<\/p>\n<p>Un point sur lequel, pourtant, Desplechin se d\u00e9fend d\u2019avoir r\u00e9fl\u00e9chi : le jeu de l\u2019acteur \u2014 ce qu\u2019il constitue par rapport \u00e0 la vie r\u00e9elle. Il me semble pourtant qu\u2019entre l\u2019instinct qu\u2019Esther utilise seul au d\u00e9part et la fin o\u00f9 elle joue enfin avec son humanit\u00e9, enfin incarn\u00e9e, ce probl\u00e8me est forc\u00e9ment en jeu. Celui du jeu entre la vie r\u00e9elle et sa repr\u00e9sentation, auquel est confront\u00e9e toute \u0153uvre d\u2019art elle-m\u00eame. Quoique Desplechin se d\u00e9clare peu int\u00e9ress\u00e9 par le th\u00e9\u00e2tre, il choisit n\u00e9anmoins une histoire qui y a trait, et fait se d\u00e9rouler pr\u00e8s de la moiti\u00e9 du film sur une sc\u00e8ne. Le film lui-m\u00eame t\u00e9moigne de cette r\u00e9flexion : sinon, pourquoi donner \u00e0 Emmanuelle Devos le r\u00f4le d\u2019une danseuse napolitaine dans lequel, d\u2019un point de vue r\u00e9aliste, elle n\u2019est pas cr\u00e9dible un instant<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>\u00a0? Pourquoi faire jouer le r\u00f4le du critique anglais (son nom ne permet pas d\u2019en douter) par son fr\u00e8re, Fabrice Desplechin, qui non seulement joue d\u2019une mani\u00e8re blanche, presque bressonienne, mais parle l\u2019anglais avec un accent fran\u00e7ais \u00e0 couper au couteau\u00a0? Sans parler du fait que ce fr\u00e8re n\u2019est pas com\u00e9dien professionnel, puisqu\u2019il est, dans la vie \u00ab\u00a0r\u00e9elle\u00a0\u00bb d\u2019abord fonctionnaire au minist\u00e8re des Affaires \u00c9trang\u00e8res. Il se joue l\u00e0 un <em>d\u00e9calage<\/em> qui ne peut rendre le film qu\u2019\u00e9minemment conceptuel (et risque de faire rire ou bondir). C\u2019est, \u00e0 mon avis, aussi sa force. Comme les autres films de Desplechin, <em>Esther Kahn<\/em> est \u00e0 lectures multiples \u2014 sans \u00eatre jamais lourdement d\u00e9monstratif. Il donne \u00e0 penser, et grandit en nous sans doute longtemps apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 vu.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> \u00c7a me fait penser \u2013 il s\u2019agit juste d\u2019une association d\u2019id\u00e9es \u2013 \u00e0 une \u00e9mission t\u00e9l\u00e9 qui passait il y a des ann\u00e9es et qui portait justement ce titre, <em>Perdu de vue<\/em>. Elle \u00e9tait anim\u00e9e par un type qui a ensuite disparu du paysage m\u00e9diatique national, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 au comble de la gloire dans les magazines populaires, Patrick Sabatier. Le principe \u00e9tait de faire venir sur le plateau des anciens camarades de star d\u2019une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 quelconque, pour qu\u2019il y ait des pleurs en direct. Je n\u2019aime pas ces trucs qui jouent sur le registre de la nostalgie. Quand une \u00e9poque est pass\u00e9e, il est inutile de la faire revenir. C\u2019est pour le moins inavouable des motifs postuler qu\u2019on reste le m\u00eame au fil du temps, ce qui est bien entendu faux\u00a0: d\u00e9j\u00e0 qu\u2019on n\u2019est jamais vraiment <em>le m\u00eame<\/em>\u2026<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Avec tout ce qui s\u2019ensuit de pseudo-pens\u00e9e scientifique et vaguement mystique sur la question, d\u2019apr\u00e8s ce que j\u2019ai pu retirer d\u2019une discussion avec le p\u00e8re.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Mais qui ne sont qu\u2019\u00e9bauch\u00e9\u00a0: le film ne montre que leur d\u00e9but, puis le moment o\u00f9 le ma\u00eetre improvis\u00e9 la laisse parce qu\u2019elle n\u2019a plus \u00e0 apprendre que d\u2019elle-m\u00eame\u00a0: de la vie \u00e0 vivre (ce que jusque-l\u00e0 elle n\u2019a que tr\u00e8s peu fait).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Desplechin avait d\u2019abord engag\u00e9 une cascadeuse professionnelle pour ces sc\u00e8nes, para\u00eet-il\u00a0; mais Summer Ph\u0153nix a tenu \u00e0 les jouer elle-m\u00eame.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Sans parler du fait qu\u2019elle incarne une reine de beaut\u00e9 qui fait succomber tous les hommes\u00a0: je la trouve tr\u00e8s laide dans ce film (au contraire de son charme d\u00e9bordant dans <em>Comment je me suis disput\u00e9\u2026<\/em>)\u00a0; n\u2019incarne-t-elle pas cette puissance sexuelle dont le personnage est dot\u00e9 par ces seuls <em>signes<\/em> ext\u00e9rieurs que sont une tenue provocante et un maquillage outrancier\u00a0? On y retrouverait les \u00e9l\u00e9ments des th\u00e9\u00e2tres les plus anciens (les premiers sans doute, \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s de cette mani\u00e8re au probl\u00e8me de la \u00ab\u00a0repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb), le th\u00e9\u00e2tre grec avec ses masques, ou le <em>kabuki<\/em> japonais.<\/p>\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe title=\"Esther Kahn\" width=\"584\" height=\"329\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/AxemLaA7qIM?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Invit\u00e9 hier soir \u00e0 Gu\u00e9rande \u00e0 une petite f\u00eate chez les parents de Mathieu pour f\u00eater ses trente ans. 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