{"id":3645,"date":"2026-05-29T14:28:03","date_gmt":"2026-05-29T14:28:03","guid":{"rendered":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=3645"},"modified":"2026-05-29T14:28:05","modified_gmt":"2026-05-29T14:28:05","slug":"mardi-29-mai","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/?p=3645","title":{"rendered":"Mardi 29 mai"},"content":{"rendered":"<p>Ces derniers jours, lu deux livres\u00a0: <em>202, Champs-\u00c9lys\u00e9es<\/em> de E\u00e7a de Queir\u00f3z, et <em>La Grande beuverie<\/em> de Ren\u00e9 Daumal (celui-ci, que m\u2019a vant\u00e9 longtemps Ermold le Noir), que la proximit\u00e9 de leur lecture <!--more-->me fait rapprocher. Ils n\u2019ont pas grand-chose en commun, si ce n\u2019est un certain rejet des conditions de la vie moderne \u2014 de la vie \u00e0 l\u2019\u00e9poque de leur \u00e9criture. Peut-\u00eatre est-ce le propre de presque toute la litt\u00e9rature. Ce rejet est de port\u00e9e plus g\u00e9n\u00e9rale en fait dans le livre de Daumal, qui se cl\u00f4t sur cette id\u00e9e que l\u2019homme n\u2019est apr\u00e8s tout pas grand-chose et qu\u2019il faut bien faire avec\u00a0; il rend le livre plus int\u00e9ressant que sa partie centrale, visite des Paradis artificiels modernes, o\u00f9 r\u00e8gne une vaine imitation des <em>vrais<\/em> art, science, savoir. J\u2019ai n\u00e9anmoins pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 <em>Le Mont Analogue<\/em>, fable d\u2019autant plus intrigante qu\u2019elle est demeur\u00e9e inachev\u00e9e \u00e0 la mort (pr\u00e9coce) de l\u2019auteur. Chez E\u00e7a de Queir\u00f3z, en revanche, c\u2019est bien le fallacieux bonheur de la vie moderne et industrialis\u00e9e qui est mis en cause, sur un mode r\u00e9aliste et ironique. Le h\u00e9ros, jeune aristocrate portugais richissime, d\u00e9p\u00e9rit \u00e0 Paris, sous l\u2019\u0153il de son ami narrateur de l\u2019histoire, environn\u00e9 de toutes les derni\u00e8res inventions destin\u00e9es \u00e0 faciliter la vie pratique, du savoir de tous les temps auquel il ne touche pas, de la soci\u00e9t\u00e9 la plus brillante \u2014 la plus triste peut-\u00eatre. Il revit en revanche, pass\u00e9es ses premi\u00e8res frayeurs, dans la montagne portugaise o\u00f9 s\u2019\u00e9taient \u00e9tablis ses anc\u00eatres. Le titre du livre en portugais est <em>A Cidade e as serras<\/em>. Cette conclusion est \u00e9videmment un brin r\u00e9actionnaire. Mais outre qu\u2019il est parfois plaisant de lire un r\u00e9cit qui se termine bien, f\u00fbt-ce sur un bonheur bourgeois \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 contestable, elle a trouv\u00e9 un certain \u00e9cho chez moi, fatigu\u00e9 de mon existence vaine, improductive et sans but (et si la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un bonheur bourgeois est contestable, d\u2019un point de vue r\u00e9aliste comme en consid\u00e9rant l\u2019id\u00e9ologie qui le sous-tend, son inverse ne l\u2019est pas moins. Le ratiocineur baron Ermold, qui ruerait dans les brancards \u00e0 cette id\u00e9e n\u2019est lui-m\u00eame qu\u2019un trop bel exemple de ces \u00eatres d\u00e9vitalis\u00e9s par le manque o\u00f9 ils sont de se trouver des perspectives<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>). L\u2019\u00e9tonnant est que la seconde partie est bien meilleure que la premi\u00e8re, dont l\u2019ironie facile fatigue vite, et qui manque de s\u00e8ve\u00a0; les sc\u00e8nes sont pleines de ficelles litt\u00e9raires voyantes (en particulier dans nombre d\u2019\u00e9bauches de dialogues), et d\u2019une incapacit\u00e9 de l\u2019auteur \u00e0 faire exister cet univers qu\u2019il critique autrement que comme vernis de phrases sur des id\u00e9es banales. La montagne rustique l\u2019inspire nettement plus, et donne l\u00e0 quelques tr\u00e8s belles pages.<\/p>\n<p>Fatigu\u00e9 (du yoga hier soir en pleine chaleur ou d\u2019autre chose), je n\u2019ai pas fait grand-chose pour ma th\u00e8se aujourd\u2019hui. Je suis all\u00e9 voir <em>L\u2019\u00cele<\/em>, film cor\u00e9en de Kim Ki-duk. Dr\u00f4le de film\u00a0; plastiquement tr\u00e8s beau, tr\u00e8s bien cadr\u00e9 et photographi\u00e9. Il tourne autour du th\u00e8me de la femme ma\u00eetresse du jeu et pr\u00e9datrice, mais d\u2019une fa\u00e7on qui ne m\u2019a pas paru imm\u00e9diatement perceptible. Ce n\u2019est que peu \u00e0 peu que je me suis rendu compte de la lecture psychanalytique possible\u00a0; quand le r\u00e9cit ne m\u2019a plus sembl\u00e9 suffisamment saisissable pour qu\u2019on puisse le lire sur un mode r\u00e9aliste. Une jeune femme, muette tout le film, sert de passeuse pour les hommes qui viennent p\u00eacher sur de petits radeaux-cahutes dans une baie d\u2019automne tranquille\u00a0; elle leur porte la nourriture, parfois couche avec eux, et parfois les tue \u2014 dans des apparitions qui viennent tout droit du cin\u00e9ma fantastique. Personnage double, elle est attir\u00e9e dans une passion th\u00e9\u00e2trale avec un homme taciturne qui a commis des meurtres (quoiqu\u2019il semble bien banal). Cela donne parfois des sc\u00e8nes qui jouent d\u2019un pathos appuy\u00e9\u00a0; mais beaucoup d\u2019autres sont tout \u00e0 fait intrigantes. Peut-\u00eatre le symbolisme y est-il un peu marqu\u00e9\u00a0; la fin, \u00e0 ce titre, qui donne son sens au nom du film, d\u2019une grande beaut\u00e9, en est un exemple frappant en m\u00eame temps. L\u2019homme se perd dans un bosquet de roseaux perdu au milieu de l\u2019eau, et ce bosquet est aussi le sexe de la femme. Le syst\u00e8me du d\u00e9cor, tr\u00e8s clos quoique la perspective visuelle y soit ouverte, finalement en dehors de toute r\u00e9alit\u00e9 bien d\u00e9finie m\u00eame si les signes du pr\u00e9sent ne sont pas absents, me para\u00eet mettre en avant d\u2019abord la cruaut\u00e9 humaine et la violence. C\u2019est elle qui ressort de la complexit\u00e9 de la vie. L\u2019homme est chasseur et chass\u00e9 comme le poisson qu\u2019on p\u00eache. Quelques sc\u00e8nes sont m\u00eame difficiles \u00e0 supporter (le film est d\u2019ailleurs interdit aux moins de seize ans<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>), o\u00f9 il est question d\u2019hame\u00e7ons. Sandy et Alexis, avec qui j\u2019ai pass\u00e9 ensuite la soir\u00e9e en terrasse au Bouffay \u2014 ils sont l\u00e0 pour la projection de leur film que nous faisons demain soir \u2014 ont trouv\u00e9 l\u2019ensemble lourdingue. Il en ressort plut\u00f4t pour moi une lecture \u00e9minemment asiatique de l\u2019existence, \u00e0 la fois tr\u00e8s crue et en relation intime avec le monde naturel.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Le livre contient m\u00eame un personnage, bri\u00e8vement entrevu, d\u2019un jeune homme qui veut tout d\u00e9truire. On a beau l\u2019habiller de raisons au go\u00fbt du jour (la lutte contre la mondialisation n\u00e9o-lib\u00e9rale par exemple), quelle que soit sa pertinence, elle est d\u2019abord l\u2019expression d\u2019une incapacit\u00e9.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> C\u2019est exag\u00e9r\u00e9 si on ne regarde que les images explicites. De nombreux autres films montrent une violence aussi grande. Mais le danger \u00e9tait peut-\u00eatre qu\u2019elle n\u2019est gu\u00e8re stylis\u00e9e (\u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine).<\/p>\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe title=\"L&amp;apos;ILE DE KIM KI-DUK\" width=\"584\" height=\"329\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/1WIdx20MyG0?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ces derniers jours, lu deux livres\u00a0: 202, Champs-\u00c9lys\u00e9es de E\u00e7a de Queir\u00f3z, et La Grande beuverie de Ren\u00e9 Daumal (celui-ci, que m\u2019a vant\u00e9 longtemps Ermold le Noir), que la proximit\u00e9 de leur lecture<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"om_disable_all_campaigns":false,"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[],"class_list":["post-3645","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notes-xix-au-bord-de-lepuisement"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3645","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3645"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3645\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3646,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3645\/revisions\/3646"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3645"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3645"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/neigeinterieure.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3645"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}