Parti à pied sous la pluie pour aller chez le docteur Moreau à onze heures (encore grève des bus et trams), et voyage aller-retour à Saint-Nazaire sans que cela cesse un seul instant. Pluie battante, et battue par les vents, giclée en brouillard agressif par les roues des camions à la tombée du jour, cheveux et veste trempés — je n’avais bien sûr pas pris mon parapluie (malgré les gouttes me tombant dans le cou parfois des balcons ou des rebords de toit, je n’ai cependant pas eu envie de m’énerver comme je l’aurais fait d’autres fois : j’en ai plutôt ressenti une grande lassitude). En Basse-Loire, le moindre champ s’est transformé en vaste étang. J’aimerais que ça dure, je guette la montée, sachant que les chances sont minimes que ça prenne des proportions monstrueuses. Mais le paysage est beaucoup plus beau et plus intéressant ainsi — c’est un coin d’habitude tout à fait moche.
Le Sacre du printemps à la Cité des congrès, vaste hall enflé d’une intense circulation humaine, mais sans âme pour autant. Un concert par l’Orchestre National de Lille, dirigé par Jean-Claude Casadessus[1]. Mon premier concert symphonique, mais sans que ça produise sur moi d’effet particulier. Nous étions tout de même haut au balcon, il n’y a pas vraiment d’immersion comme peuvent le produire un concert de rock à l’Olympic ou (sans doute) un club de jazz à l’ancienne. On assiste vraiment à un spectacle : c’est-à-dire de loin, sans participer. Il faut dire que dans le cadre des Folles journées, il n’y a peut-être pas tout le décorum habituel des concerts prestigieux (même si en général, les interprètes le sont : c’est d’ailleurs un des intérêts de ce festival pour les amateurs. Moi, c’est la première fois que j’y allais). Un début qui ne s’est pas passé au mieux, puisque j’ai été pris d’une quinte de toux irrépressible qui m’a mis très mal. J’en ai même failli sortir, tant je croyais que ça n’allait pas s’arrêter ; c’était insupportable (et tout autant de sentir la réprobation des gens, que j’avais de ce fait une furieuse envie d’injurier). Heureusement que j’étais entre Clément et Hélène à ma gauche, et Loïc et Coline à ma droite, même si je les ai bien fait chier. Et le problème est que ça m’a déconcentré pour la première partie de la pièce, et m’a abattu pour la seconde ; j’ai même failli m’endormir, malgré les clameurs tonitruantes de l’orchestre. En tout cas, je ne parvenais plus à ouvrir les yeux — et j’ai peut-être effectivement dormi. C’était pourtant très bien. J’ai une version du Sacre que m’a prêté Loïc, dirigée par Seiji Ozawa, mais j’ai largement préféré celle-ci, plus ferme, plus brutale (les accords hachés de violoncelles et de contrebasses après l’introduction des bois) et jouant moins dans les pianissimi (sur la magnifique entrée en matière, justement) — ce qui me gêne peut-être surtout à cause de ce que mon appareil à musique est dans ma chambre et que je fais la plupart du temps autre chose en écoutant le disque. C’était très prenant, et, pour dire une banalité, j’aurais voulu que ça ne s’arrête jamais ; ou du moins beaucoup plus tard.
Mais le concert était très court : à peine une heure (le Sacre du printemps dure un peu plus d’une demi-heure, et il a été précédé d’une ouverture de Chostakovitch dans les règles — sans grand intérêt à mes oreilles, si ce n’est celui d’entendre jouer). Un verre mou au Lieu Unique, dans une salle très dégarnie, sans doute à cause du concert de Bertrand Burgalat à l’Olympic. Je me suis d’ailleurs un peu énervé à son sujet, et la vivacité de mes propos (ce n’était pas lié au sujet, je crois) a semblé fâcher Hélène, à moins que je ne sache interpréter ses attitudes. Mais je dois avouer que je ne la sens pas bien, en fait ; j’ai l’impression qu’elle ne m’aime pas trop – elle a peut-être raison. Une fois chez moi, peu désireux de me coucher, travaillé plus d’une heure en buvant pas mal de vin rouge ; heureusement c’était facile, je ne pense pas que j’aurais pu être bien performant.
[1] J’ai l’impression d’imiter les speakers de France Inter : l’énoncé du nom de l’orchestre ne va jamais sans celui de Casadessus immédiatement accolé — c’est son chef habituel. Il aurait fallu que je trouve une autre formule ; mais comme par imprégnation radiophonique, c’est celle qui m’est venue à l’esprit — je ne me sens guère inspiré.