Vendredi 16 février

À nouveau l’ennui insupportable. Rechute dans la dépression comme il y avait longtemps que ça ne m’était pas arrivé ; dépression de toute envie. Passé l’après-midi à dormir, tout habillé, pas lavé. Avalé des conneries. Pensé ne pas sortir, mais après avoir terminé Retombée de sombrero de Brautigan (pas mal, mais fatigant à force de systématisme et de style volontairement archaïsant : l’émotion possible finit par être baillonnée), pas résisté à passer des coups de fil. Atterri chez Ronan Fargeault. Bu. Pas intéressant, mais la soirée ne se serait pas mieux passée si j’étais resté devant mon ordinateur (j’y ai pensé, mais c’était à désespérer plus rien que d’y penser). Rien à l’horizon. Rien pour contrer l’intolérable solitude. Il faudrait de l’amour, sinon je vais crever. Je sais qu’il faut être fort, ne pas avoir besoin de sa maman pour se blottir dans son giron, mais c’est plus fort que moi, j’en ai besoin quand même. En plus, maintenant je suis saoul et je ne peux pas penser de façon ordonnée — j’ai même du mal à écrire, je frappe les touches mécaniquement, l’œil vide, la tête prête à se renverser. Je n’ai plus de clopes, sinon je fumerais bien encore comme un porc. J’en ai assez d’être seul. C’est trop lourd à porter. Je ne peux plus tenir. Je sais que dans cet état, je ne pourrais pas lui faire grand bien, ni à moi-même, au fond, et qu’il y a peu de chance que je la rencontre, mais j’en ai besoin. Sinon à quoi bon ? Ça fait crever d’être seul ; de douleur, d’ennui, de vide. C’est trop bête d’en être là, à bientôt trente ans, de ne pas arriver à m’en sortir. J’en chie, vraiment, j’en chie. Même si au quotidien, j’oublie et ça va mieux — ça va de façon acceptable disons. Personne pour me soutenir. Personne. Je ne me sens pas fait pour ça. Pas fait pour le couple bourgeois, mais pas fait pour ça non plus. Je ne vais pas dire que je vais me suicider, parce que ça sent trop la formule de rhétorique adolescente et que je ne me sens pas fait pour ça non plus, mais c’est tout de même une façon adéquate de traduire ce que je ressens : une impossibilité à sortir du trou, à m’extraire de ce magma de rien, de contrainte idiote où je me trouve enfoncé. Encore une fois, comme depuis des années, il faudrait être fort, sauvage, seul et grand, dressé contre l’adversité, même seul. Ce serait magnifique. Mais je n’y arrive pas. Ce n’est pas mon rôle. J’ai besoin de pouvoir être faible ; et pour soigner cette faiblesse il faut aussi quelqu’un. Même si, à nouveau (et je me répète, mais je suis saoul, je me répète — c’est même peut-être l’avantage de l’ordinateur, de pouvoir plus aisément saisir ces moments sans fard) je sais bien que tout ça, c’est avant tout demander l’assistance de Maman, et que ce n’est pas ça qui me tirera d’affaire. Pas ça qui me rendra séduisant, viril. Merde, merde, merde, quelle pppisse que cette putain d’existence dont je ne sais pas me dépêtrer ! Etre cool, cool, super mec, détaché de toutes les contingences…

 

Mourant d’ennui hier soir comme je l’ai dit, je suis allé voir Capitaines d’avril de Maria de Medeiros au Katorza avec Bérengère, dont le parfum pénétrant embauma l’atmosphère autour de moi tout du long. Je l’aime vraiment bien, même si elle se dévalorise toujours un peu trop face à moi (elle s’imagine que je vaux beaucoup plus que ce que je vaux — seulement sur le plan intellectuel d’ailleurs : il faut bien dire que c’est le seul domaine où, quoiqu’erroné, ce type de comportement à mon égard est concevable). Ce qui est à la fois agaçant et tout de même flatteur en filigrane, je dois le reconnaître. D’une manière générale, elle ne s’aime de toute façon pas beaucoup, lorsqu’elle se retrouve seule devant sa glace, je pense (à cause de ses formes généreuses, c’est probable, mais aussi peut-être de son problème d’audition) quand, à mes yeux, elle déborde d’activité. Mais ça ne l’empêche nullement d’être mise toujours avec élégance, et une certaine recherche qui me plaisent ; elle achète des chaussures avec fanatisme, ce qui est souvent une preuve de bon goût. Et puis elle a les mains les plus fines et douces que je connaisse.

Je m’y attendais, mais ce n’était pas un très bon film, ce Capitaines d’avril — les bons films sur les glorieux faits d’arme ne doivent de toute façon pas être nombreux (celui-ci portait sur la Révolution des œillets au Portugal, en 1974). Je l’avais annoncé sans ambages à Bérengère dans mon mail, et elle m’a répondu que des images de Lisbonne et des militaires en kaki seraient assez. Le fait que ça se passe au Portugal m’avait attiré moi aussi, et que ce soit une histoire vraie ; cela a suffi à mon contentement — il n’aurait pas fallu que je voie un truc trop intello. Mais ce n’était cinématographiquement pas terrible, plein de scènes attendues, ou mal mises en scène ; et puis le scénario était brouillon. J’aime bien Maria de Medeiros, je lui trouve une beauté un peu étrange, très attirante (par certains côtés, elle me fait penser à Laure — que je n’ai d’ailleurs pas vue depuis pratiquement un an, et dont je n’ai pas non plus eu de nouvelles), mais le rôle qu’elle jouait ne m’a pas semblé très bien défini ; il manquait de chair. Une autre chose qui m’a gêné, bête, mais gênante tout de même, c’est que le capitaine qui jouait son mari, Frédéric Pierrot — un des leaders de l’insurrection, ce que sa femme ignore un bon bout de temps — ressemble à Patrick Poivre d’Arvor (Bérengère n’a pas trouvé ; c’est peut-être le plus net pour le haut du visage et le regard). Et croyez-moi, un présentateur du journal télévisé en chef de révolution, ce n’est pas vraiment crédible. C’est d’ailleurs étonnant de retrouver cet acteur dans le film, où jouait également Emmanuel Salinger (très bien portuguisé d’ailleurs) : même si Maria de Medeiros est à moitié française, pourquoi avoir pris des acteurs dont le portugais n’est pas la langue maternelle ? Il en aurait manqué ? C’est vrai qu’on retrouvait pas mal de ceux qu’on est habitué à voir dans les films de Monteiro, Oliveira, Botelho ou d’autres dont je ne me rappelle plus les noms pour le moment : Luis Miguel Cintra (en général fou, dévoué au régime post-salazariste, mais aussi énervé que lâche, et affublé d’affreuses lunettes fumées plus d’époque que nature), une actrice qui — je crois — jouait dans Les Noces de Dieu, etc.

À la réflexion, ce n’est pas tant un film sur la Révolution des œillets que sur les types qui l’ont montée ; c’est d’ailleurs en partie pourquoi ce n’est pas très réussi : même si c’est eux qu’on voit principalement à l’écran, ces personnages m’ont tout le temps semblé un peu trop théoriques. Et les propos tenus par la voix off sur les derniers plans, voix de la fille du capitaine Poivre d’Arvor et de Maria de Medeiros grandie, sont loin de tout idéal : ce qu’on attendrait pourtant d’un film sur une révolution positive. La mère et son amant chevelu de l’époque sont maintenant responsables politiques, respectivement socialiste et de centre-droit, le capitaine Maia est mort d’un cancer qui l’a miné longtemps, et l’autre capitaine, son père, traîne d’hôpitaux en hôpitaux sa cirrhose du foie et une dépression nerveuse dont il ne s’est jamais remis… Pour ces derniers, ils n’y peuvent peut-être pas grand-chose (et la dépression du père, au vu de la mise en scène du récit, semble d’abord liée à la découverte de la liaison entre sa femme et l’étudiant libertaire) ; mais cela termine tout de même le film sur une note très pessimiste, triste du moins.