Mercredi 8 août

Rien fait de la journée, comme c’est ma malheureuse habitude quand je sors la veille tard. Levé définitivement à seize heures passées, ce qui m’a mené, après douche, rasage (quel calvaire que se raser : je n’arrive pas à le faire plus d’une fois par semaine ; ce n’est pourtant pas bien long), courses à Decré, à cinq heures et demie bien tapées. Mais là encore, incapable de prendre sur moi et me mettre à travailler ; j’étais trop lourd, trop vide. À peine ai-je pu lire un peu de Miller (merveilleux, c’est une grande consolation) en fumant une ou deux mauvaises clopes et en buvant du café. J’étais ensuite invité à une fête chez Laurent et Marie, gens que j’ai rencontré il y a un an par l’intermédiaire de Florence, et que je n’ai guère revu depuis. J’étais à la fois surpris et flatté de l’invitation, il y a quelques jours au téléphone. Mais plus le temps avançait, moins j’avais envie d’y aller. J’ai suggéré à Clément de m’accompagner, mais il a estimé n’avoir pas assez avancé dans l’enregistrement de ses chansons. Je suis passé de la crainte d’amener avec moi un copain non invité à celle d’arriver seul, sans savoir sur quel pied me tenir. Et effectivement, j’ai mal commencé. La fête était pour l’anniversaire de Laurent, ai-je découvert. J’avais acheté chez Lemaître une bonne bouteille de Bourgogne blanc, que j’avais mise au frais en pensant qu’on la boirait dans la soirée, mais je me suis retrouvé à la lui offrir parce que je n’avais rien prévu ; du coup je n’avais rien apporté à boire. Et là, bien peu de gens que je connaissais vraiment… Mis à part les hôtes (Marie et son sourire à tomber), Melpomène et Boris, Emma Peel. Comme je le prévoyais, une bonne partie de la branchouille nantaise était invitée, mais ce sont, pour la plupart, des gens que je ne connais que de vue, pour les avoir croisé certes un nombre incalculable de fois au café ou dans des soirées, mais sans jamais que nous ne nous adressions la parole ni même nous saluions. Le reste de l’assemblée : des jeunes bourgeois trentenaires ; le genre de personne avec qui je ne sais jamais trop sur quel pied danser : nous devons pour une bonne part partager la même culture de surface, mais : sont-ils cadres dans des entreprises, avec le sérieux qui va avec, ont-ils gardé quelque chose d’un esprit qui pourrait nous être commun ? Difficile de le savoir. Il s’est avéré qu’il y avait pas mal d’universitaires ; des gens de lettres (une fille qui a fait une thèse sur la mort des femmes chez Balzac… misère !), un gars qui connaît Molinier (pas Pierre : Georges, un minable prof de « rhétorique » de la Sorbonne) et a assisté à des séminaires de Chomsky au MIT — bref, personne avec qui parler intellectuellement, c’était partir dans des controverses où je risquais de ne pas sortir gagnant (ce que je fais est trop compliqué ; trop hétérodoxe). Mais bon, c’était déjà pas mal, parce que j’ai commencé à me sentir isolé. Avec ma timidité, j’ai tendance à traîner de groupes en groupes sans savoir m’incruster, je bois, je fume, et je m’ennuie ferme. Au final, même si la soirée s’est débridée, et que j’ai échangé avec pas mal de gens — à propos d’un bar à ouvrir à Lisbonne, à propos d’Iggy Pop et Neil Young, de ma phobie des papillons de nuit, j’ai pour l’essentiel conversé avec Pierrick, arrivé tard de son atelier, et vite reparti, après bon nombre de bières, et avec Emma Peel. C’est que Pierrick est trop réservé pour se sentir à son aise dans des ambiances de ce genre, m’a-t-elle dit : comme moi ; comme elle aussi, visiblement — sans doute est-ce pour ça qu’il m’a beaucoup parlé, parce que j’étais un des moins inconnus de la soirée. C’était presque artificiel de m’accrocher comme ça à Emma Peel, et nous avons évoqué pas mal de sujets que je n’aborderais pas avec mes amis intimes, ni avec des inconnus, ne les trouvant pas assez intéressants (nous avons d’ailleurs parlé un peu de Florence) ; mais elle s’accrochait tout autant à moi que l’inverse — ce qui me paraît toujours un peu bizarre (je n’arrive jamais à concevoir ce que je peux avoir d’attirant — ce qui, d’ailleurs, ne doit pas aider à me rendre attirant, mais passons). Mais je sens tout de même en elle une capacité d’écoute qui me permet d’abandonner le rôle que j’endosse forcément à ce genre de soirée où je ne suis pas très à l’aise. Je suis content d’avoir parlé autant avec elle. Pour le reste, il est quatre heures du matin, je sais déjà que je ne vais rien foutre demain (pour commencer, inutile de penser mettre un réveil). Cette soirée a un bon bilan pour mon karma social : j’ai tenu mon rôle à peu près correctement. En me disant qu’il aurait fallu être capable d’un autre, qui me démange à mort : j’ai sans cesse la chatte à l’esprit.