Entendu un morceau du dernier PJ Harvey sur France Inter au réveil. Étonné par sa sécheresse, qui tranchait avec la musique de radio habituelle : pourtant, je l’avais trouvé beaucoup trop produit lors des premières écoutes. Que je n’ai d’ailleurs guère réitérées — comme pour les albums de Radiohead, Sigur Rós ou Godspeed you black Emperor!, achetés eux aussi dès leur sortie ; les disques que j’ai le plus écoutés depuis deux semaines sont sans conteste (puisqu’ils tournent quasiment en boucle) le Lester Young emprunté à Martial, Bill Evans en trio avec Paul Motian et Scott LaFaro, The Real McCoy de McCoy Tyner, et un disque de Freddie Hubbard de 1963 chez Impulse!, accompagné d’un assez grand ensemble composite, qui joue des choses plutôt douces, mais intègre Eric Dolphy (à la flûte, ou au saxophone ténor pour des solos bruitistes et heurtés) et Wayne Shorter.
Soir à un concert à la MJC de Rezé, où je n’avais pas mis les pieds, je crois, depuis le concert qu’y avait donné Splash en 1995. Concert de trois jeunes groupes français dans la mouvance indé actuelle : je m’attendais à du monde, mais la salle n’était pas très pleine, et, à part Philippe avec qui je suis venu, peu d’amis. Mathieu, mais qui était occupé, comme les autres organisateurs (heureusement, Jenny a tenu sa langue pour l’autre soir…). Un couple de copains de Melpomène qui sont très sympas (Laurent, un fan de synthés et de ces genres de machines ; sans être musicien il en achète un paquet ; Marie est danseuse, et très plaisante) ; Julien Plassard, qui, à la fin, nous a parlé à Philippe et moi avec sensibilité de ses séjours au Brésil pour son travail, et de la façon dont il perçoit ce pays — d’habitude, nos brèves conversations de concert tournent plutôt autour de la bière qu’il va falloir aller commander parce que « il fait soif », autour de la couleur de nos chemises, ou du fait que ça manque de filles à poil sur scène.
Dommage qu’il n’y ait pas eu plus de monde, la soirée en valait la peine. Les trois groupes étaient intéressants au-delà de leurs défauts. Margo, d’abord, jeune groupe venu d’Angers, qui n’en était qu’à son second concert, mais que ça n’empêche pas de trimballer un matériel monstrueux sur scène — souvent le cas lorsqu’on joue avec de l’électronique. Une musique constellée de blip blip, donc, à la SchneiderTM, avec une chanteuse : mignonne, mais qui jouait tout de même un peu les utilités. C’est le problème des groupes qui composent surtout en arrangeant (ce à quoi mène plus ou moins inéluctablement le recours massif à l’électronique — il faudrait d’ailleurs en revoir les notions mêmes de composition et d’arrangement) ; ils veulent quand même faire un peu de la pop, mais la mélodie vocale est réduite à la portion congrue, et c’est donc un peu chiant ; il faudrait soit travailler cette partie pour l’améliorer, soit carrément l’éliminer. Et puis plutôt que cinq musiciens, il n’y aurait eu que la chanteuse et le bidouilleur en chef s’agitant derrière ses machines que le spectacle en aurait gagné en intérêt. Le spectacle : une notion au centre des trois concerts, et sur laquelle nous avons largement débattu Julien Plassard, Philippe et moi (et nous n’avons pas été les seuls). Un groupe assez prometteur cela dit — très influencé par Stereolab, mais pas vraiment moins bien. Ensuite Cinelux, trio majoritairemernt instrumental, basse-batterie-guitare (avec des séquences), plus énergique, et en même temps aussi hypnotique. La particularité était qu’ils jouaient derrière un écran translucide sur lequel était projetées à la fois des vidéos (devant) et des diapos ou des super-8 (derrière) : un principe riche, pas exploité de façon assez systématique — j’ai eu des milliers d’idées pour eux, si jamais ils en voulaient. Grosses réticences sur les parties chantées : en anglais, comme le groupe précédent. Je ne vais pas m’étendre, vous savez ce que j’en pense[1]. Pour finir, Madrid, auteurs, déjà, de deux albums, très post-rock, à la Aerial M. Étrange dispositif : sur scène, le Politburo — quatre types en rang d’oignons assis derrière des machines posées sur des tables recouvertes de drap noir. Moins « scénique », ce n’est guère possible. Ça a fait chier une bonne partie du public (dont Philippe). La musique était pourtant prenante, même si à la limite du lénifiant par moments. Confortablement installés dans des sièges, ça aurait été plus facile (ai-je surtout pensé quand je ne me suis pas senti très bien, et que je me suis assis par terre après avoir balayé les mégots). Évidemment, il n’y avait pas grand-chose à voir. Mais demande-t-on à un musicien classique de nous fournir un spectacle ? Non. Cette idée vient simplement de ce qu’on est surtout habitués à voir de la musique « populaire », dont le rock, plus ou moins scénique par nature[2]. En « classique », on pourra parler d’interprétation, et prétendre qu’il n’y en a pas lorsque la musique est surtout le produit de machines, comme c’était le cas ici ; dire qu’on ferait mieux d’écouter le disque. Mais (d’autant plus que la prestation était assez différente de l’album) c’est nier le direct, et ne pas voir que la comparaison est moins à faire avec le disque qu’avec le travail de studio, qui impose au musicien ses contraintes particulières, et n’a rien à voir avec la situation de concert, où, malgré les machines, on est tout de même sans filet — je m’en suis rendu compte lors de scopic/haptic avec le mix vidéo : ce n’est pas parce qu’on pousse seulement des manettes et pousse des boutons ou joue de la souris qu’il n’y a pas un spectacle qui s’élabore dans l’instant (d’où, d’ailleurs, un certain stress).
[1] Chez lui, Philippe m’a fait écouter des extraits des albums de Tanger ; Clément m’a prêté le dernier, que je n’ai pas plus aimé que lui (une sorte de sous Noir Désir encore plus prétentieux). C’est loin d’être toujours réussi donc, je n’abandonne pas complètement mon jugement, chant et textes surtout sont parfois proches de l’insupportable, mais ils ont au moins le mérite d’essayer de dire quelque chose, en français. Les autres n’en ont même pas le courage ou l’idée. En somme une conséquence inattendue (et bien plus répandue) de la thèse de Benjamin sur la reproductibilité de l’art : on reproduit tout autant ses modèles.
[2] Et on a assez vilipendé les shoegazers — dont les prestations étaient en effet souvent emmerdantes à l’époque.