Dimanche 18 février

« Cherchant ce qui, à défaut d’une affaire véritable, m’en aura tenu lieu, c’est tout au plus si je puis mentionner que peu de jours avant cet exercice de plat-ventre, au moment où Paris entreprit de se libérer par lui-même, j’eus l’occasion (d’ailleurs accidentelle) de sentir, sans me battre, l’espace métamorphosé par la présence immédiate d’un danger et devenu soudain réel, avec ses trois dimensions qui n’étaient plus coordonnées mathématiques sur quoi se fonde la perspective mais cadre bien défini, dans lequel je savais mon corps situé et percevais non moins intensément la proximité d’autres objets dont la vue m’inquiétait. Rentrant du Musée de l’Homme vers midi au premier jour de l’insurrection, sur cette bicyclette qui, pendant toute l’occupation, avait été mon moyen quotidien de transport, je venais juste de tourner pour m’engager sur le pont de la Concorde afin de passer de la rive droite à la rive gauche de la Seine quand je me trouvai entre une flaque de sang (deviné aussitôt comme fraîchement répandu et de provenance humaine) qui s’étalait à ma droite sur le trottoir et, stationnant à ma gauche, une auto blindée allemande avec des soldats casqués et l’arme au poing ; durant quelques secondes j’eus conscience de moi comme d’un corps exposé au vent, désarmé, dénudé, avec la sensation aiguë du poids de mes fesses sur la selle et de la pesée de mes pieds sur les pédales, les dimensions spatiales se résumant en les distances qui me séparaient, vers la droite, de la mare sanglante, vers la gauche, du véhicule d’acier, et le temps lui aussi, reconnu comme une dimension : celle donnée par le mouvement du vélo actionné par l’effort de mes jarrets et améliorant, à chaque instant, ma position dans le système.

          Par comparaison avec la peur qui naît de ce à quoi l’on réfléchit (être, par exemple, entre les mains d’une police telle que la Gestapo et rester dans l’attente de ce qu’elle fera ou ne fera pas de vous) il y avait quelque chose d’ambigu et presque d’agréable dans ma crainte directement physique d’être pris pour cible : conscience corporelle portée au maximum, ainsi qu’il en est dans le désir par quoi parallèlement à l’existence superlative d’un autre corps notre propre nature d’organisme actuellement debout (ou placé peu importe comment) dans un vide meublé par rien autre que lui et que cet autre corps, dont il ne semble possible de hausser d’un degré encore l’enivrante réalité qui nous fait nous sentir plus réel qu’en le mettant à nu en même temps que le nôtre. La peur des balles, elle aussi, s’allie à l’idée de la nudité, puisqu’elle vient nous rappeler — hostilement, mais avec la précision d’une image incitant aux caresses — qu’ensevelie sous les étoffes qui d’ordinaire la masquent à autrui et nous la font oublier, notre chair existe toujours, aussi vulnérable, sensible et dépouillée que si ne l’entourait nul vêtement. Même pour le lâche (celui qui tient par dessus tout à sa sécurité et, sauf hasard, se prive ainsi de maintes joies faute d’oser payer le prix qu’il faut) ne peut-il pas y avoir quelque volupté à se découvrir pareillement nu à l’intérieur des couches superposées de produits manufacturés qui constituent notre coutumière carapace ? Rien d’étonnant, donc, à ce que la guerre procure à bien des gens une sorte de plaisir qui les aide à en accepter la contrainte, à tout le moins tant qu’une suite trop longue de désastres ne les a pas démoralisés ; pour atroce que soit la guerre, elle les déguise en autre chose que ce qu’ils sont (ce qui, non seulement représente en soi-même une manière d’aventure mais facilite le courage, parce qu’en uniforme on est moins soi qu’en civil, l’habit comme toute la vie militaire tendant à faire passer de l’état d’individu à celui de parcelle d’un être collectif) et elle les tire encore du quotidien quand la peur les mène à un dépouillement si extrême qu’on ne peut même plus à son propos parler de solitude. Sans doute faut-il une grosse somme de frayeurs et de souffrances pour les dégoûter à jamais de ces émotions trop coûteuses et les sortir de l’abjection qui consiste à s’en remettre aux événements du dehors — non voulus mais subis — pour qu’un changement s’opère dans votre vie (abjection qui fut un peu la mienne puisque malgré la peur que j’en avais la guerre m’est apparue en 1939, vue sous un certain angle, comme une espèce d’évasion et de salut en tant, d’une part, que seule chose vraiment importante qui pourrait encore m’arriver et en tant, d’autre part, que fulgurant dépaysement). »