Vendredi 2 mars

En Afghanistan, les talibans ont déclaré qu’ils allaient détruire toutes les statues, en particulier deux monumentaux bouddhas de 50 mètres de haut sculptés à flanc de montagne et datant du Ve siècle. Ils les auraient truffées de dynamite. Après les boîtes-à-images balancées il y a quelques temps par les fenêtres, on s’attaque aux images elles-mêmes – et aux « faux dieux ». On peut le trouver scandaleux (la « communauté internationale » – qui ne reconnaît pas les Talibans comme dirigeants légaux du pays – s’en émeut d’ailleurs ; je crois que ces statues sont classées au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco). Mais ce qui m’a le plus fortement gêné est que j’en ai ressenti un pincement au cœur, alors que je n’avais nullement bronché quelques secondes auparavant lorsque le journaliste avait fait mention d’un nouveau civil palestinien tué par l’armée israélienne dans la bande de Gaza. Une statue vaudrait donc plus qu’un être humain… J’ai beau admirer la déclaration fameuse de Marcel Duchamp selon laquelle, à choisir, il sauverait plutôt un chat d’un incendie qu’une toile de Rembrandt, je serais loin, au fond de moi-même, d’en penser autant. Évidemment, la situation est toute théorique, mais le rôle de son énoncé est de sonder le vrai de notre cœur. Et là, ce n’est même pas à un animal que mes sentiments ont refusé la priorité de la compassion, mais à un être humain.

Il y a à tout moment, en une infinité d’endroits du globe des gens qui meurent ou qui souffrent sans que ça me fasse ni chaud ni froid (je ne m’en réjouis pas non plus) ; tout d’abord parce que je n’en ai pas de connaissance autre que statistique (je sais que ça arrive un certain nombre de fois par jour), et que ces gens demeurent abstraits. Adoptant une posture cynique, on peut soutenir que la plupart de ces vies n’en valent pas la peine, et qu’elles sont loin d’avoir donné naissance à quoi que ce soit d’aussi important, d’aussi nécessaire qu’une œuvre d’art. Qu’il est donc normal d’être plus révolté par la perte de quelque chose qui représente un sommet de ce que l’homme, l’humanité, a pu produire. Mais outre que c’est faire de la sentimentalité tout autant, quoiqu’en sens inverse, cela légitime toute atteinte à notre propre vie. En quoi ma vie vaudrait-elle, en effet, plus qu’une autre, si ce n’est que c’est la mienne, et qu’il me faut donc la défendre si on veut y attenter ? Mais l’instinct de conservation n’a rien de spécifiquement humain, et n’en constitue donc pas une merveille particulière, de nous habiter au plus profond. Et pour en revenir à mon sujet de plus près, l’humanité, d’une part, universalité d’autant plus bêlante qu’elle est impalpable, ne veut rien dire, si ce n’est scientifiquement : ce qui compte, ce sont les être humains ; tous humains, on est d’accord, mais tous différents, uniques, tous capables de s’émouvoir, d’aimer, d’un beau geste (comme capables du contraire : mais ça ne sert à rien de refouler ce qu’on est, surtout si on tient à le rendre à peu près vivable) ; tous pleins de cette virtualité qui parfois se réalise en une œuvre d’art ou un bel acte d’héroïsme. Car, d’autre part, ce qui compte, ce ne sont pas les produits de notre activité, quoiqu’ils ne soient pas, par définition, sans donner de jouissances parfois hautes, c’est la possibilité, toujours renouvelée, de créer. J’entends en ce sens Marcel Duchamp ; au-delà de la vie qui est le bien le plus précieux, il prend peut-être l’exemple d’un chat parce qu’il serait trop moralement incorrect d’hésiter si l’alternative portait sur un Rembrandt et un être humain, ne met-il pas, implicitement, en avant le fait que ce qui compte, c’est la possibilité future, en germe, qu’un équivalent de Rembrandt soit possible ?

C’est pour ça que donner la vie est le plus bel acte qu’on puisse faire. Je ne sais pas si je l’ai déjà pensé de cette façon, je veux dire aussi claire. Mais je ne suis pas d’accord avec Michel Leiris qui, lui, ne voulait surtout pas la donner. Ni bien sûr avec le baron noir, mais dont la position serait trop à psychanalyser pour qu’on puisse sérieusement en tenir compte. Les mauvaises raisons sont nombreuses de faire un enfant (et parfois, semblent liées à une telle nécessité presque de survie qu’on ne peut se permettre d’en juger) mais le refuser parce que le monde serait trop dur, c’est tout de même faire preuve de naïveté. Qui a dit qu’il devait être facile ? Qui a dit, même, que la vie de cet enfant serait facile ? Là n’est pas la question. Devrait-il devenir un criminel, même de la pire espèce. Il porte en lui toute l’ouverture de la vie, et que cela soit selon la forme qui, sociologiquement, le constituera comme personne, n’est pas le plus important.

Resté travailler ce soir. C’est peu dire que je ne suis guère content de ce que je fais ; je pense que mon chapitre sera mauvais — et quoique je fasse pour réparer : l’erreur est sans doute de départ. Tant pis, il y a trop longtemps que je m’échine dessus pour abandonner. En plus, aujourd’hui comme hier, j’ai vécu un calvaire. Je n’avançais pas, il fallait arracher un à un les mots, pour essayer de tirer des idées qui refusaient de se formuler. Ça n’a rien d’étonnant si on pense que je m’avance en terrain à peu près inconnu, et sans aucune compétence pour le faire (sinon je n’en chierais pas autant). Alpiniste en chaussures de ville qui se retrouve coincé au beau milieu d’une paroi trop délicate à cent mètres au dessus du sol, le vide sous lui, et qui ne parvient plus à avancer.

Je devais voir Berry ; du moins l’avions-nous convenu. Mais elle n’a pas appelé, et moi non plus. Peut-être n’y tenait-elle pas tant que ça ; peut-être n’a-t-elle pas osé parce qu’elle y tenait trop. Je crois que ça vaut mieux. Je l’aurais vue pour de mauvaises raisons ; avec en ligne de mire le spectre de ce que j’ai vécu de désastreux avec Laure il y a trois ans. Je me sens très seul ; cela me pèse. Mais ne m’en autorise pas pour autant à emprunter toutes les voies sans issues qui se présentent[1].

[1] Et toutes, c’est encore une manière de me valoriser en laissant supposer qu’elles auraient été nombreuses et que je m’y suis réellement engagé ; non : disons que ça ne m’autorise pas à emprunter les voies sans issues quand elles se présentent simplement parce que je les connais et que j’ai trop peur du vide. D’ailleurs, il ne se passera rien entre Bérengère et moi, comme il ne se serait jamais rien passé de toute façon.