Soirée à l’Olympic où jouait le Loïc Groupe ; ils étaient tendus, mais le concert a été bon, et la salle a bien réagi. C’était sold out, mais évidemment pas pour eux (pour un chanteur de pop anglais dont je n’aurais pas pensé qu’il puisse faire même 200 entrées, mais il semble qu’il ait été beaucoup programmé sur les FM : en tout cas, le public connaissait même les paroles). Jouer à l’Olympic donne tout de suite une dimension supplémentaire, à cause du jeu de lumière, de la grandeur de la scène, et les gars ont été convaincants, alors qu’ils n’ont pas choisi la voie la plus facile, interprétant beaucoup de morceaux lents, atmosphériques et parfois dissonants. Une chose est certaine, c’est que Loïc chante vraiment mieux, il est plus assuré de ce côté-là, même s’il lui reste des progrès à faire en assurance par ailleurs sur la scène (différence nette avec le chanteur britannique, lui très à l’aise, quoique sans qu’il le fasse ressortir par quoi que ce soit de particulier). Beaucoup du temps dans la salle passé juste derrière Bérengère, dont le parfum m’enivrait — je ne sais pas ce que c’est, mais il est très capiteux. Mais l’essentiel de la soirée après Loïc s’est déroulée au bar en bas pour moi comme pour le reste de la bande.
Je n’ai pas grand-chose à dire autrement. J’écope l’eau à fond de cale comme je peux tout en essayant d’avancer, avec souvent l’envie de me faire exploser une grenade à fragmentation entre les dents (mais faire un cadavre défiguré m’ennuierait — et là, il n’y aurait pas tellement de possibilités d’y remédier). Mes journées se déroulent entre les clopes fumées devant l’ordinateur face à un texte récalcitrant, vêtu d’un jean troué et d’un pull Jacquard sorti de la décennie précédente que je ne pourrais jamais mettre pour aller dehors, et un peu de lecture. Cette semaine, j’ai lu l’excellent Les Anneaux de Saturne de W. G. Sebald, un auteur allemand qui vit depuis vingt ans à Norwich, dans l’East Anglia (où il doit être prof à la fac), et mélange anecdotes et réflexions sans ordre au fil du récit de pérégrinations à pied dans la région un été, parfait exemple de légèreté profonde, qui navigue au gré des chemins entre les histoires parfois incroyables des demeures aristocratiques de la région, les guerres de l’opium en Chine au XIXe siècle, Tlön de Borges, les Mémoires d’Outre-tombe, l’horreur de la colonisation européenne en Afrique, les ouvrages d’un médecin anglais du XVIIe et la décadence, économique comme physique, des cités côtières de la région depuis l’époque de leur plein essor au Moyen Âge ou plus tard. Exactement ce qu’il faut pour sortir du récit compassé sans tomber dans un formalisme qui, pour le moment du moins, ne m’intéresse plus guère. Je suis tellement en retard sur mon programme, à cause de la prolixité de ma pensée malingre, que je ferais bien mieux de lire déjà pour les chapitres à suivre, mais je n’y arrive pas (j’ai tout de même trouvé à la braderie ce matin un ouvrage de chimie de 1797 passionnant : et c’est dans la journée même qu’il m’a servi[1]). J’ai plutôt commencé Le Bleu du ciel de Bataille, sur les conseils du baron noir — livre sans doute peu propre à me mettre dans un état d’esprit positif. Mais l’art peut produire des effets inverses à ce qu’il contient substantiellement : ce matin, j’ai écouté l’album de Programme, ce que je n’avais pas fait depuis des mois, et il m’a donné une énergie terrible[2].
[1] Je ressens par ailleurs toujours un certain vertige à tenir entre mes mains un livre imprimé il y a aussi longtemps. Si je m’étais écouté, j’aurais pris en même temps un livre de Brantôme édité en 1690 ; je n’en ai pas vu l’usage, fut-ce pour mon simple plaisir.
[2] J’ai acheté celui d’Expérience la semaine dernière (c’est le nouveau nom du groupe de Michel Cloup), et il me déçoit en revanche. Guère d’avancées par rapport à #3 de Diabologum – là où Programme ouvre une voie nouvelle et tout aussi radicale – et même des morceaux globalement plus faibles. Il paraît que Michel Cloup s’est apaisé : j’en suis évidemment heureux pour lui (je serais bien le dernier, maintenant, à défendre qu’il vaudrait mieux être malheureux si c’est la condition pour créer de belles œuvres – ceux qui le prétendent ne sont simplement pas passés par là, et ils parlent depuis leur impuissance), mais cela diminue l’intérêt de ses créations en l’occurrence.