Mardi 27 mars 2001

Encore pire que mardi dernier. Cette fois, c’est à quatre heures et demie que je me suis levé. J’ai fumé une clope, à nouveau, et j’ai vite compris que je ne réussirai pas à dormir plus. Est-ce un effet du yoga ? Je n’ai pourtant pas dû m’endormir beaucoup avant deux heures. Cela signifie-t-il que mon corps est tellement détendu après la séance qu’il n’a besoin que de très peu de sommeil pour récupérer ? Si c’était le cas, malgré la fatigue d’une séance (hier soir, j’étais tellement à bout que j’ai fini par faire — me semble-t-il – nettement moins d’efforts que la fois précédente ; j’avais la tête qui tournait affreusement à chaque mouvement des yeux un peu vif), ça vaudrait vraiment le coup d’en faire tous les jours. J’aurais la journée d’autant plus ouverte. J’en ai profité pour terminer la cassette d’art vidéo et de cinéma expérimental que Martial m’a prêté — qui s’achève sur le fameux Sleep de Warhol (5:21), dont je ne pensais pas qu’il était en si gros plan. Puis écouté des disques de Coltrane.

Pendant ce temps-là, Ermold le Noir doit être en train de cuver son vin. Ses résolutions de ne plus boire, de ne plus passer son temps à traîner, celles que nous avions faites ensemble au tout début de janvier, n’auront pas duré plus de deux mois. Moi-même, j’ai pas mal bu cette semaine, mercredi à l’occupation de la fac, vendredi, où j’ai quitté la bande vers quatre heures complètement saoul — après des pérégrinations diverses, j’ai fini par m’éclipser de chez Georges Gandin en douce, chez qui nous sommes venus sonner à la fermeture du Shaka bar[1], et qui a ressorti disques et bouteilles alors que sa fête était terminée depuis un moment déjà : mais Ermold, lui, a continué jusqu’à onze heures du matin. Il s’est complètement toqué d’une petite étudiante de maîtrise qui le mène par le bout du nez : je ne l’avais jamais vu comme ça — lui qui jurait ses grands dieux qu’il ne tomberait jamais là-dedans comme moi, qu’il ne se ferait jamais bouffer, il court comme un lapin. Il en bave, et n’a sans doute pas fini d’en baver, avec elle. « Un vrai petit démon », dit-il, sans doute pas à tort. Je n’ai plus la tentation de tenir la chronique de ses aventures ; si j’en parle, c’est qu’il m’entretient presque heure par heure de ses progrès, de ses doutes et de ses envies de « s’éviscérer » en des conversations téléphoniques interminables (et à la fin un brin pète-couilles)[2], que je suis censé lui servir de « conscience », et qu’il ne fout plus grand-chose pour vidéOzone. Dimanche après-midi, nous avons longuement parlé de psychanalyse, et je lui ai dit qu’il en aurait bien besoin, mais il a fini par faire tourner casaque au sérieux et revenir sur le terrain de la rigolade : ce n’est pas que je conseille à tout le monde d’en faire une, mais il me semble qu’il en aurait bien besoin. Seulement il en a peur. J’en suis sûr. Alors il préfère se complaire dans une auto-destruction dont il jure tirer l’essence de son existence. Je sais pourtant (et il me l’a avoué) qu’au fond, il aimerait autre chose ; c’est plus par incapacité qu’il est là-dedans, quoiqu’il s’y complaise. Il ne sait pas à quoi il pourrait aspirer autrement, la vie lui semble tellement ennuyeuse et dépourvue du moindre sens sans la fête et l’alcool. Mais c’est justement parce qu’il y a une trop grande inadéquation entre ce qu’il voudrait tendre à être et la réalité. Il est comme moi sur ce chapitre, sauf que, pour le moment, je m’en suis tiré, ou je travaille à m’en tirer (restons dans la mesure). C’est peut-être en rester à un niveau plus bas, ne plus être capable de concevoir un sens métaphysique bien défini à l’existence : mais si c’est pour ne trouver qu’un fond de plus en plus saumâtre, je n’en vois plus l’intérêt. Je dirais presque que c’est d’abord substantialiser sa névrose : un beau résultat.

[1] Souvenir des années du Tracteur maudit ; nous n’y avions pas remis les pieds depuis, je crois.

[2] Ces derniers temps, il partageait également le récit de ses pérégrinations avec Radulphe, ça m’en faisait moins, mais comme celui-ci est parti en vacances au Viêtnam avec Adalard, je suis le seul confident qui lui reste à Nantes.