Longue interruption, dont il y aurait à la fois beaucoup et très peu à dire. Aujourd’hui, j’ai eu trente ans. Enfin, serais-je tenté de dire, même si je n’y mets guère de connotations métaphysiques. J’ai reçu une carte de Papa et Maman qui m’a beaucoup ému. À l’aune, visiblement, de la lettre que je leur ai fait parvenir il y a quelques jours, écrite un soir où je suis rentré bourré (comme trop souvent ces derniers temps), et où j’ai dû être particulièrement sentimental — mais pas moins vrai pour autant. On vit trop dans un monde où il paraît bon de cacher ses sentiments. Surtout dans mon milieu. Et je n’ai plus envie de transiger avec les exigences de ce milieu, comme d’aucun autre. J’assume ce que je fais — j’essaie.
Cet après-midi, pour la première fois à ce niveau, j’ai eu une engueulade sévère avec mon double noir à propos de nos activités en commun – bientôt, peut-être mon ex-double noir (je l’espère). Et vendredi dernier, je suis allé voir Expérience à l’Olympic, le nouveau groupe de Michel Cloup, donc. Je pourrais développer, j’ai relevé de multiples défauts dans leur proposition ; mais là encore, j’ai été ému par l’humanité tremblante que j’y ai vu aussi. Clément y a vu la même, et c’est pour moi un gage : nous pensons souvent de la même manière. Je veux refaire de la musique. Je me suis trop éloigné, toutes ces années, de ce que je ressens au plus profond : et pour guère de profit, pour ne pas dire pour aucun profit. La seule chose que j’ai faite, alors que j’essaie depuis tant de temps de me relever, de marcher enfin debout seul, même sans une assurance extrême, c’est de mettre des poignées de sécurité sur les pentes fatales, comme disent Chourave et le Concombre. Et, franchement, ça suffit. Les gens que je fréquente depuis cinq ans m’ont amené sur d’autres pistes, bien plus riches que celles que j’empruntais auparavant ; mais continuer de les y suivre mène à la catastrophe. Ils y vont la fleur au fusil : fleur fanée déjà. Ermold, Radulphe, Broerec et consort : une engeance de mort. Une engeance de mort pour eux-mêmes, et je n’en ferai pas partie. Ce n’est pas parce que j’ai trente ans, mais il est temps que je vole de mes propres ailes — ce qui ne sera pas sans rechutes, violentes. Il faut suivre le chemin. Je suis le chemin. Voilà ce que dit Jésus dans les Évangiles, je crois bien, et voilà ce que je me sens prêt à assumer moi-même (cette référence trop catholique peut paraître désuète : je ne la prends pas ainsi). Seul. C’est pour ça que je me sens si proche de Clément, qui n’est pas de leur monde, et vers qui je reviens parce que je sais que je suis du sien ; qu’il est du mien.