Vendredi 1er juin

Plusieurs jours assez bons. Aujourd’hui, je me suis mis à organiser un début de plan pour le chapitre que j’attaque, et c’était moins drôle, mais c’est tout de même ce que j’ai dit au docteur Moreau, que je n’avais pas vu depuis un moment. Je lui ai parlé des félicitations du Yoda et de Branger pour les pages que je leur ai envoyées il y a une quinzaine, de la performance à Brest, qui s’est certainement d’autant mieux passée qu’Ermold n’était pas là (il était en Roumanie), de la soirée VidéO3 mercredi, etc. Il n’y a que pour l’amour que ça chie toujours, mais peut-être que ça s’arrangera : qui sait ? Ce soir, Radulphe m’a affirmé que j’avais raté un plan en or avec Faustine, la sœur d’Isabelle, mais je me méfie de ce genre de plan, ça fonctionne toujours moins bien que les copains ne l’avancent. Et cette Faustine est en effet tout à fait charmante, du haut de ses dix-neuf ans, elle a un beau sourire et une poitrine à faire frémir, mais je ne suis pas du tout dans l’esprit de draguer pour une soirée, pour coucher (chose que je n’ai de toute façon jamais su faire), et je m’ennuierais comme un mort avec elle au bout de dix minutes. Je préfère attendre qu’une occasion plus intéressante se présente : c’est évidemment reculer, faire confiance à ce que je ne maîtrise pas, mais je suis en même temps certain qu’on ne peut rencontrer quelqu’un que quand on est dans la disposition d’esprit propice à ce que ça se produise. Et ce n’est vraiment pas le cas en ce moment. Je ne me vois pas dépenser l’énergie qu’il faut avec le travail que j’ai sur les bras. Même si c’est un fait qu’on pourra se demander comment j’ai réussi à mener ma thèse à bien lorsque je l’aurai finie, vu le temps que j’aurai passé dehors (il n’y a eu aucune interruption de mes sorties, et j’ai picolé tant et plus). La compagnie féminine me manque à fond pourtant. J’ai ressenti une pointe de jalousie lorsque Joris est arrivé mercredi soir au Cinématographe avec une demoiselle que je n’avais jamais vu, une jolie fille un peu dans le genre de Stéphanie (ça n’étonnera personne), assez jeune, qu’il m’a présentée comme étant « Svétlana », et dont j’ai appris un peu plus tard en en causant avec Broerec qu’ils étaient déjà ensemble la veille au café et qu’elle était russe (sans doute un résultat du travail qu’il a fait pour le Centre des étudiants étrangers à la fac)[1].

Donc, par ailleurs, excellente soirée mercredi autour du film de Sandy, co-présenté par Kinexperience et nous. Je trouve, déjà, que son film est très bien, très riche de pistes multiples même s’il n’est pas parfait (mais en quoi la perfection serait-elle même un but à atteindre ? — si l’on entend par là perfection formelle. J’en viens à penser que ça finit par tuer une œuvre plus qu’autre chose, tellement ça la renferme en elle-même, la donne comme un objet à contempler de l’extérieur. Je préfère maintenant ce qui est en devenir, qui accroche, et par là même permet d’entrer dedans, alors que la perfection — si tant est que ça existe, mais c’est une autre question — tend à exclure) ; il s’intéresse à la fois à la famille et à sa représentation, la question de la mémoire, celle de la façon dont on se constitue une identité, et dont la caméra (comme toute technique) la pervertit d’une façon qui lui est propre, et nous avions concocté en ce sens une programmation pour l’accompagner qui s’est avérée pertinente : ce sont les échos que nous avons eu de tout le monde (dont de Broerec et Radulphe, prompts à trouver chiant ce que nous montrons[2]). Un film d’Abraham Ravett, choisi par Kinex’, où le réalisateur traque sa mère à la fin de sa vie, et jusque sur son lit de mort, pour qu’elle raconte encore et encore la longue marche harassante que les Allemands ont fait subir aux déportés d’Auschwitz lorsque l’avance des Russes s’est faite trop pressante ; trois bandes de Bartoloméo, très montrées, mais où se révèle de façon claire ce qu’implique de filmer sa famille sans relâche, à la fois la mise en scène que ne peuvent s’empêcher de construire les protagonistes (et en particulier les enfants[3]) et les conflits que cela provoque (avec sa femme) ; enfin trois vidéos d’Enna Chaton, vidéaste sétoise d’une trentaine d’années, qui filme ses parents à poils, et parfois se filme avec eux, avec notamment une bande qui voit son père raser en plan fixe, sans rien cacher, la chatte de sa mère. Celle-là, c’est moi qui ai décidé de la passer, Ermold était réticent ; mais c’est moi qui me suis occupé de la diffusion de toute façon, et elle est finalement passée sans accrocs dans le public (contrairement à la vidéo de Steve Reinke que nous avions montré en décembre) — alors même qu’un bon nombre de spectateurs ont sans doute cru que ce n’était pas la mère, mais Enna elle-même, la fille, qui se faisait raser, ainsi que Radulphe me l’a laissé entendre ce soir. En fait, c’est beaucoup moins trash que le récit que j’en fait pourrait le donner à penser ; il y a une pudeur, une douceur étonnantes dans les images, qui rendent la bande d’une infinie délicatesse, d’un grand naturel — sans pour autant, à mon sens, cesser d’interroger ce qui constitue l’identité au plus profond, au plus ténu : c’est tout de même une sorte d’Origine du monde (mais qu’Enna Chaton nous explique ensuite que ses parents étaient des soixante-huitards qui avaient vécu en communauté — avec les problèmes que cela a engendré par la suite, au début des années 1980 — explique pas mal de chose sur cette liberté que je ne me verrais jamais prendre avec mes propres parents : c’en est même tellement inenvisageable que ça fait rire rien que d’y penser).

La séance s’est prolongée par un débat de Sandy avec le public, où elle a été très bonne, et que j’ai animé. Non que je cherche à m’en glorifier (ça tombe sous le sens) ; mais j’étais heureux d’en avoir la responsabilité et de m’en tirer honorablement, sans que ni Ermold ni les gens de Kinexperience n’interviennent : bref, d’être enfin quelqu’un — même si le public ne savait pas qui j’étais, ce qui n’a qu’une importance mineure (c’est à mes propres yeux que ça compte). Comme j’ai été heureux d’engueuler le baron ensuite avec une vigueur peut-être disproportionnée à l’affaire, mais qui révélait la rancœur que j’ai accumulée contre lui depuis trop longtemps : il avait perdu ses clefs de voiture, a fait un foin du diable toute la soirée pour les retrouver (c’est aussi pour ça qu’il s’est montré peu présent sans doute, même s’il avait peut-être accepté de se décharger sur moi des responsabilités de la soirée), croyant les avoir enfermées dans son coffre par mégarde en déchargeant le matériel, puis, après maints efforts, les retrouvant dans un sac plastique dont Radulphe s’est empressé de clamer pour plaisanter qu’il était à moi. Je l’ai vu alors apparaître furibard, trop content d’avoir une proie à accabler et que ce soit moi, agiter les bras, rouler des yeux le nez en avant et glapir (parce qu’Ermold glapit) « Celle-là, Balogh, tu me la paieras ! T’es vraiment un enculé ! » sans s’être préoccupé une seconde de la véracité de la chose. Quel pauvre connard.

Ce qui m’a fait le plus plaisir c’est le bon rapport que j’ai eu avec Enna Chaton. J’avais des craintes à ce sujet. Peut-être infondées, mais je les avais. À cause de son travail, je m’attendais à quelqu’un de bizarre, mais elle s’est révélée très accessible, agréable ; charmante même. Les artistes que nous avons rencontrés sont en fait des gens sympas : normaux. En fait, ça n’a rien d’étonnant, mais peut-être les mythifiais-je. Après la séance, très bonne soirée à boire des bières ensemble. Comme le lendemain, après Tarmania, reprise modifiée de l’opéra core (eh oui…) donné l’an dernier au week-end de notre collectif par le Marteau et l’Enclume (très bon spectacle, inspiré de Starmania, l’« opéra-rock » bien connu des amateurs de variété française, qui met en avant son idéologie cachée, et poétiquement plutôt accomplie).

 

Ce soir sorti avec Greg, Paul et Delphine, rentrés pour le week-end. Delphine avec un petit coup dans le nez, les joues délicatement carminées.

 

Aujourd’hui, acheté Bricolage de Amon Tobin, son album précédent, le dernier disque de Autechre (et premier que j’achète), fameux duo de techno « expérimentale » minimaliste, aux rythmes fracturés, qui me fait un peu penser à Pan Sonic, et Lift to Experience, trio texan au look pas possible, barbes, rouflaquettes, gras au bide, santiags, chapeaux de cow-boys et discours réactionnaire, dont la musique évoque pourtant, mélange a priori étrange, d’abord Mogwai (dont le dernier album est également très bien) — c’est-à-dire, plus loin, My Bloody Valentine et Joy Division, mais en version lyrique. Un excellent disque, sans ostentation.

Écrit entre deux heures et demie et quatre heures moins le quart, ingurgitant beaucoup d’un vin rouge italien médiocre et fumant clope sur clope.

[1] Une étrangère, en plus : ça ne peut que me faire triper.

[2] Ils sont nettement moins intéressés qu’Ermold et moi par la création contemporaine.

 [3] Magnifique bande sur sa fille qui joue au parent avec le chat, et a tout à fait conscience de jouer.