Mardi 29 mai

Ces derniers jours, lu deux livres : 202, Champs-Élysées de Eça de Queiróz, et La Grande beuverie de René Daumal (celui-ci, que m’a vanté longtemps Ermold le Noir), que la proximité de leur lecture me fait rapprocher. Ils n’ont pas grand-chose en commun, si ce n’est un certain rejet des conditions de la vie moderne — de la vie à l’époque de leur écriture. Peut-être est-ce le propre de presque toute la littérature. Ce rejet est de portée plus générale en fait dans le livre de Daumal, qui se clôt sur cette idée que l’homme n’est après tout pas grand-chose et qu’il faut bien faire avec ; il rend le livre plus intéressant que sa partie centrale, visite des Paradis artificiels modernes, où règne une vaine imitation des vrais art, science, savoir. J’ai néanmoins préféré Le Mont Analogue, fable d’autant plus intrigante qu’elle est demeurée inachevée à la mort (précoce) de l’auteur. Chez Eça de Queiróz, en revanche, c’est bien le fallacieux bonheur de la vie moderne et industrialisée qui est mis en cause, sur un mode réaliste et ironique. Le héros, jeune aristocrate portugais richissime, dépérit à Paris, sous l’œil de son ami narrateur de l’histoire, environné de toutes les dernières inventions destinées à faciliter la vie pratique, du savoir de tous les temps auquel il ne touche pas, de la société la plus brillante — la plus triste peut-être. Il revit en revanche, passées ses premières frayeurs, dans la montagne portugaise où s’étaient établis ses ancêtres. Le titre du livre en portugais est A Cidade e as serras. Cette conclusion est évidemment un brin réactionnaire. Mais outre qu’il est parfois plaisant de lire un récit qui se termine bien, fût-ce sur un bonheur bourgeois à la réalité contestable, elle a trouvé un certain écho chez moi, fatigué de mon existence vaine, improductive et sans but (et si la réalité d’un bonheur bourgeois est contestable, d’un point de vue réaliste comme en considérant l’idéologie qui le sous-tend, son inverse ne l’est pas moins. Le ratiocineur baron Ermold, qui ruerait dans les brancards à cette idée n’est lui-même qu’un trop bel exemple de ces êtres dévitalisés par le manque où ils sont de se trouver des perspectives[1]). L’étonnant est que la seconde partie est bien meilleure que la première, dont l’ironie facile fatigue vite, et qui manque de sève ; les scènes sont pleines de ficelles littéraires voyantes (en particulier dans nombre d’ébauches de dialogues), et d’une incapacité de l’auteur à faire exister cet univers qu’il critique autrement que comme vernis de phrases sur des idées banales. La montagne rustique l’inspire nettement plus, et donne là quelques très belles pages.

Fatigué (du yoga hier soir en pleine chaleur ou d’autre chose), je n’ai pas fait grand-chose pour ma thèse aujourd’hui. Je suis allé voir L’Île, film coréen de Kim Ki-duk. Drôle de film ; plastiquement très beau, très bien cadré et photographié. Il tourne autour du thème de la femme maîtresse du jeu et prédatrice, mais d’une façon qui ne m’a pas paru immédiatement perceptible. Ce n’est que peu à peu que je me suis rendu compte de la lecture psychanalytique possible ; quand le récit ne m’a plus semblé suffisamment saisissable pour qu’on puisse le lire sur un mode réaliste. Une jeune femme, muette tout le film, sert de passeuse pour les hommes qui viennent pêcher sur de petits radeaux-cahutes dans une baie d’automne tranquille ; elle leur porte la nourriture, parfois couche avec eux, et parfois les tue — dans des apparitions qui viennent tout droit du cinéma fantastique. Personnage double, elle est attirée dans une passion théâtrale avec un homme taciturne qui a commis des meurtres (quoiqu’il semble bien banal). Cela donne parfois des scènes qui jouent d’un pathos appuyé ; mais beaucoup d’autres sont tout à fait intrigantes. Peut-être le symbolisme y est-il un peu marqué ; la fin, à ce titre, qui donne son sens au nom du film, d’une grande beauté, en est un exemple frappant en même temps. L’homme se perd dans un bosquet de roseaux perdu au milieu de l’eau, et ce bosquet est aussi le sexe de la femme. Le système du décor, très clos quoique la perspective visuelle y soit ouverte, finalement en dehors de toute réalité bien définie même si les signes du présent ne sont pas absents, me paraît mettre en avant d’abord la cruauté humaine et la violence. C’est elle qui ressort de la complexité de la vie. L’homme est chasseur et chassé comme le poisson qu’on pêche. Quelques scènes sont même difficiles à supporter (le film est d’ailleurs interdit aux moins de seize ans[2]), où il est question d’hameçons. Sandy et Alexis, avec qui j’ai passé ensuite la soirée en terrasse au Bouffay — ils sont là pour la projection de leur film que nous faisons demain soir — ont trouvé l’ensemble lourdingue. Il en ressort plutôt pour moi une lecture éminemment asiatique de l’existence, à la fois très crue et en relation intime avec le monde naturel.

[1] Le livre contient même un personnage, brièvement entrevu, d’un jeune homme qui veut tout détruire. On a beau l’habiller de raisons au goût du jour (la lutte contre la mondialisation néo-libérale par exemple), quelle que soit sa pertinence, elle est d’abord l’expression d’une incapacité.

[2] C’est exagéré si on ne regarde que les images explicites. De nombreux autres films montrent une violence aussi grande. Mais le danger était peut-être qu’elle n’est guère stylisée (à l’américaine).