Il me reste peut-être moins de pages que ça à faire ; Branger pense que la matière du début est déjà là, et que rédiger un chapitre de présentation de la grammaire générative est superflu. C’est un peu moins de travail en perspective. Heureusement, je ne vois pas comment j’aurais fini à temps autrement. Du moins, la situation aurait été franchement désespérée. Maintenant, elle n’est plus que très difficile : c’est déjà ça. C’est la révision qui sera ardue, puisque je n’avais pas prévu les choses comme ça. Selon lui, il y a du redécoupage à faire, déplacer des morceaux de chapitre pour réorienter la progression — et donc des sutures à prévoir. Je trouvais pourtant ma progression pas mal amenée ; mais je sens qu’il voit plus loin et plus clair que moi je : il a probablement raison. Même si je reste maître de mon travail. Je manque parfois de pénétration, j’ai le nez trop collé à ce que je fais et je me laisse entraîner. Je manque aussi souvent du recul critique pour épistémologiser vraiment en dehors de mon petit domaine de juridiction. De toute façon, je me sens fréquemment idiot ces derniers temps, incapable de mener un raisonnement jusqu’au bout, de suivre une intuition pour la développer et trouver des arguments ; j’en ai souffert plusieurs fois dans des conversations avec Clément ces derniers temps, où il m’a mouché. Et cet après-midi avec Branger, ça s’est reproduit ; j’ai commencé à dire quelque chose qui me semblait évident au moment de l’énoncer, mais au fur et à mesure que je prononçais la première phrase, le reste s’est échappé comme fumée, et je n’ai plus su quoi dire ; je me suis embrouillé quinze secondes, avant de devoir lui reconnaître que j’avais oublié, et que je me trompais donc sans doute. La différence avec avant, c’est que ça ne m’a pas fait rougir de honte, alors qu’il était pourtant clair que ce n’était pas brillant. Mais je suis content de la façon dont s’est déroulé l’entretien ; et comme je suis timide, j’en étais même gêné. J’ai eu droit à pas mal de félicitations, et surtout, j’ai été en quelque sorte adoubé. Après la discussion sur le fond de ce que j’avais écrit, j’en suis venu à des propos sur le fait de faire une thèse, et je le lui ai présenté comme un rite d’initiation ; j’avais surtout en tête le côté douloureux (et plus précisément, je pensais aux rites de certains Indiens d’Amérique du Nord autrefois (des Sioux, je crois), chez qui les jeunes hommes étaient pendus à des arbres par des crochets pris dans la peau des pectoraux — une image venue de la lecture passionnée de La Vie privée des hommes enfant[1]), mais il a acquiescé, et a parlé exactement dans les mêmes termes que le docteur Moreau : il s’agit de s’affranchir de ses pères, de ne plus seulement se situer dans leur lignée, mais de devenir soi-même un point de centration, disait-il, terminant par cette formule : lorsqu’on commence une thèse, on est avec son directeur dans un rapport de maître à élève ; lorsqu’elle est terminée, on est collègues.
[1] Je mens par omission : j’ai tellement aimé ces bouquins qu’il y a quelques années encore, je me suis fait offrir le tome sur les royaumes barbares après la chute de l’Empire romain. En fait, ce sont surtout les illustrations qui me faisaient rêver — en particulier celles réalisées à la gouache par Pierre Joubert.