Jeudi 2 août

Ravagé de fatigue névrotique. J’ai dormi trois fois une heure ou plus depuis le début de l’après-midi. Alors que j’ai dû boire un litre de café depuis mon lever, facile. Je n’en peux plus. Tout ça parce que je n’arrivais pas à me concentrer sur mon travail, que j’avais le sentiment d’être incapable d’en venir à bout de façon honorable ; ou alors parce que je me sentais l’estomac tendu parce que j’avais peut-être trop mangé. Ça fait chier, c’est toujours la même chose ; c’est toujours l’un ou l’autre, ou les deux à la fois (le plus souvent). Quel plaisir pourrait-il y avoir à lire un jour ces jérémiades et ces récriminations sans fin ? je me le demande bien ; sans doute aucun. À les écrire aucun non plus : raconter ça n’aide même pas. Ça ne sert strictement à rien, si ce n’est me regarder encore un peu plus le nombril. Soit je me sens faiblir parce que j’ai faim, parce que je n’ai rien mangé depuis la veille, soit je me sens gonflé à éclater ; je me sens gros. Je suis revenu à 62 kg, et je n’arrive pas à en perdre un gramme alors que je ne mange guère ; je vois mon bide dépasser de la ceinture de mon pantalon : horrible. Et puis je suis un véritable imposteur avec cette chiotte de thèse. Je sais bien que je n’atteindrai pas le nirvana du savoir. Mais la question n’est même pas là, au point où j’en suis. Je rame sur le dernier chapitre, qui n’est d’ailleurs même pas commencé, alors que sa fonction est d’être la clef de voûte du travail. Je n’y comprends rien à ces questions, il faut être honnête ; je vais être incapable de sortir quoi que ce soit de pertinent… J’ai passé tellement de temps là-dessus, et je sens que je n’en suis qu’à un tout petit commencement de compréhension, que je nage la plupart du temps sans être capable de réunir les fils, et de penser correctement, sans être capable de ne pas tomber dans de vieilles ornières. C’est de la pure imposture parce que j’ai longuement parlé de trucs auxquels je ne comprends en définitive rien, et dont je ne sais pas beaucoup plus, comme toutes ces histoires de logique, pourtant essentielles pour mener à bien mon sujet (j’ai acheté un livre sur George Boole hier — j’en suis encore à acheter des livres sur ce que je suis juste en train de rédiger ! — et je m’en suis cruellement rendu compte[1]). J’ai fait de l’histoire à la petite semaine, fragmentaire, sans ensemble, pompant allègrement les bouquins que j’avais sous la main par hasard. C’est nul, cela n’a aucun sens, ne correspond à aucun projet. Ce matin, j’ai reçu par la poste commenté de sa main le chapitre que j’avais envoyé à Branger il y a une quinzaine, et de lire la longueur de ses remarques, et comment elles portaient sur des points capitaux, m’a proprement découragé. Je sais bien qu’il a plus d’expérience ; mais quelle forfaiture, lorsque j’ai pu accepter son mot comme quoi à l’issue de la thèse on n’était plus l’étudiant mais le collègue de son prof ! J’ai tant encore à apprendre pour le mériter ! Je ne sais même pas si j’aurais l’énergie nécessaire, même, pour prodiguer l’effort me permettant de le devenir. Putain, je manque de légèreté, je manque de légèreté !!! Je m’enfonce dans la boue, dans la merde, je suis incapable d’esquisser le moindre vrai pas pour en sortir. Déjà hier matin, après qu’il m’a eu téléphoné à ce sujet, même si ses propos n’ont pas été trop négatifs (mais, aussi, je sens que c’est tellement difficile, le rapport avec lui), je me suis senti si écrasé que je n’ai pu faire autre chose que me recoucher et dormir comme une pierre jusqu’en début d’après-midi. Une vraie larve. Dans tous les sens du terme.

Vraiment pour écrire quelque chose avant d’aller dormir. Parce que je n’avais aucun message de Cécile dans ma boîte aux lettres (eh oui, je ne sais toujours pas à quoi elle ressemble, mais c’est de loin la personne avec qui j’ai le plus communiqué ces quinze derniers jours…). Relu ce que j’avais produit sur la grammaire générative et l’outil il y a deux ans et demi : je n’ai pas l’impression d’avoir avancé d’un poil. Aucune idée de ce que je vais pouvoir raconter de pertinent dans ce dernier chapitre… Impression que je vais fournir une thèse médiocre. Sans démonstration, bordélique.

[1] Et en même temps, ça m’intéresse, aussi bizarre que cela puisse paraître (ce n’est pas un sujet bien riant) ; peut-être justement parce que je n’y comprends rien, que cela me semble mystérieux.