Lundi 19 mars 2001, 9:39

Pas encore lavé ni vraiment habillé, déjà une clope au bec ; un café. Il n’est pas très bon. Depuis quelques temps, je m’efforce de n’acheter que du café estampillé par l’association Max Havelaar, qui garantit sa provenance d’un circuit agricole équitable. C’est plus cher que le café des marques habituelles, c’est normal ; mais son goût est décevant. Et je ne parviens pas à le faire aussi fort que je voudrais tout en le conservant buvable. Lundi matin, et je ne suis pas à Saint-Nazaire pour donner mes cours : ils sont finis. J’en suis content, évidemment ; mais c’est la première fois depuis plus de quatre ans que je me trouve « sans travail » dans une période hors vacances scolaires : il est possible que cette situation dure un certain temps. On verra. À part quelques examens à faire passer, puis à corriger (ce pour quoi je gueulerai bientôt comme un putois tant corriger des copies est fastidieux voire débilitant), je suis surtout devant ma thèse à achever. J’aimerais être près de cet achèvement : mais c’est loin d’être encore le cas. Hier soir, j’ai terminé de rédiger la seconde sous-partie du chapitre sur lequel je suis depuis plusieurs mois : 41 pages — sans certitude de leur totale pertinence pour le projet général mais je voulais la faire. J’en ai maintenant 279 pages en tout, et, vu ce qu’il reste à écrire, l’ensemble fera au moins 320 pages ; probablement plus. Ce qui explique aussi que je ne me sois pas tant que ça rapproché de la fin, malgré l’avancée. Il va falloir que j’aille discuter de ça avec Branger sans trop tarder ; je ne suis pas allé à la fac depuis début juillet dernier…

Hier soir, j’ai vu Marc Ausone pour lui remettre le CD pour le flyer pour expanded cinema/cinéma élargi, la prochaine manifestation de vidéO3. Je me suis trouvé un peu effrayé lorsqu’Ermold m’a annoncé qu’il ne viendrait pas, qu’il faudrait que j’y aille seul, mais heureusement je n’ai pas protesté. J’étais nerveux, et j’ai fumé clope sur clope ; mais s’il avait été là, j’aurais été réduit au rôle habituel de second ; de second couteau, de sous-fifre. Or, quelque difficile qu’il soit d’en sortir, d’une façon générale, mais encore plus avec la pression psychologique que met le baron noir dans tous nos rapports, j’ai trente ans dans un mois, et ça suffit. Plusieurs fois cette semaine, je me suis efforcé de sortir de moi-même pour m’observer de l’extérieur, histoire de voir si on avait vraiment affaire à un type de trente ans ; ce n’est pas très évident à faire, mais par moments, j’ai eu comme l’impression de petits flashs pendant lesquels ça semblait bien être le cas. Ça doit donc être possible. Le problème, c’est qu’à force de vivre en moi-même, je ne me vois pas changer, ou simplement vieillir, et c’est toujours facile de se complaire dans une image de soi comme encore un gamin lorsque ça fait des années que je ne devrais plus l’être, normalement. C’est beaucoup plus facile, mais c’est aussi ce qui me fait souffrir depuis toutes ces années, qui fait que je ne suis pas encore tout à fait (voire pas du tout) sorti du cocon. Je suis resté deux bonnes heures avec Marc Ausone au Bar du coin en buvant des demis ou du vin blanc dans la faible lumière jaune sale, nous avons parlé de ses nouveaux projets de travail, de cinéma, de littérature, des résultats des élections — la parfaite conversation de petits intellectuels trentenaires vaguement bohèmes, même si j’étais un peu trop tendu vers lui encore, un peu trop pressé d’occuper l’espace du silence. Il m’a conseillé la lecture du Grand incendie de Londres de Jacques Roubaud, ainsi que du cycle que ce titre introduit ; j’en prends bonne note, il m’a convaincu (quoique je n’ai guère le temps de lire plus de trois livres par mois en ce moment — pour l’instant La Modification de Michel Butor, grand classique du Nouveau roman, qui fleure bon sa distance d’un demi-siècle ou presque maintenant — j’imagine mes grands-parents maternels). Il était très intéressé du résultat des élections cantonales ; il a manqué un ou deux sièges pour que le Conseil général passe à gauche. Au deuxième tour des municipales, le Parti socialiste a remporté Paris et Lyon, ce qui est historique ; le prochain maire de Paris sera donc Bertrand Delanoë. Cela a ça de bien que la ville n’a pas été dirigée à gauche depuis au moins cent ans (peut-être jamais), que c’est un vrai élu de terrain, puisque voilà vingt-cinq ans qu’il militait dans l’opposition parisienne, et non une personnalité nationale parachutée, et parce que c’est probablement le premier maire d’une grande ville française qui soit homosexuel (affiché). Ça fait un ensemble de bonnes nouvelles. Il faut dire qu’une victoire de la droite aurait été le triomphe de la tartufferie, voire de l’immoralisme, puisque, après avoir fait toute sa campagne sur la rupture avec le « système Tibéri » (clientélisme, magouilles financières et probables falsifications en tout genre), le gros bœuf plaintif, Philippe Séguin, aurait été obligé de diriger avec lui dans sa majorité, et que, de toute façon, la droite a espéré à bon compte faire oublier ses casseroles en collant tout sur le dos de Jean Tibéri alors que la moitié des listes de Séguin était constituée de membres de la majorité sortante, et que c’était surtout une manière de faire oublier que le grand responsable de la situation vérolée de la mairie reste, sans équivoque possible, Chirac, qui l’a dirigée auparavant vingt-cinq ans (Chirac qui bénéficie pour le moment de la protection de son poste de président pour échapper à des poursuites que la pure et simple justice requerrait)[1]. Pour Lyon, c’est un peu la même chose, puisqu’une victoire de la droite aurait obligé à diriger avec Charles Millon, qui en avait été mis au ban en 1998 à cause des alliances qu’il avait passé avec l’extrême-droite pour présider la région Rhône-Alpes. C’est incroyable comme l’état-major du RPR a pu se coucher sur toutes ces questions voyant qu’il risquait de perdre ces villes. Ce qui attriste de les voir emporter tant de villes sur la gauche par ailleurs, qui plus est lorsqu’on pense à la façon dont ils se sont tous arraché les yeux depuis leur défaite aux législatives de 1997. Je ne tiens pas à défendre particulièrement le Parti socialiste, qui fait une politique beaucoup trop à droite, mais il y a des limites.

Le flyer qu’on va avoir est par ailleurs très bien ; comme d’habitude, il s’en est fallu de peu à cause de la brièveté du délai (on est allé jusqu’à commencer à le faire nous-mêmes, en désespoir de cause), mais Ermold a convaincu vendredi après-midi « Le mérou autiste », comme il l’appelle, et sans trop de difficultés. C’est un des tout meilleurs graphistes, qui a déjà réalisé l’affiche de Scopic/Haptic l’an dernier. Il est parti cette fois sur une idée très pop art qu’on lui a suggéré[2], avec des tons très crus — une majorité de jaune, rehaussé de violet et orange — et une déclinaison de photomatons d’Adalard traités à la Andy Warhol au verso (Adalard baptisé pour l’occasion exhibition curator parce qu’il a réalisé en bonne partie la programmation[3]) ; en 20×10 tiré en quadri offset, il devrait rendre vraiment pas mal. En plus, on en aura 3000 : il faudra inonder la ville pour rameuter le public — comme c’est la première fois qu’on organise une manifestation seuls, sans collaborer avec Kinexperience ou d’autres, on ne sait pas très bien ce qu’est notre jauge. Sans doute est-ce la présence ou non d’alcool (évidemment interdite) qui sera déterminante. Il n’y aurait pas de problèmes si nous avions l’art aussi vain que difficile de créer le buzz, comme on dit dans la branchitude actuelle, mais ce n’est pas mon cas, et Ermold lui-même y est moins bon qu’il ne le dit. Voilà pour l’essentiel de mes activités de ces derniers temps ; je pourrais parler encore des concerts des Rabbits et de Bonnie Prince Billy que j’ai vus, mais je sens que je ne parviendrais pas à traduire au mieux ce que j’y ai ressenti. Comme d’habitude, peut-être cela transpirera-t-il plus tard, au hasard des sujets abordés.

Pour finir la revue d’effectifs. Il y a un an que Florence m’a largué, que je n’ai pas été amoureux d’une fille nouvelle, et que mes rapports sexuels se comptent au maximum sur les doigts des deux mains, et encore, seulement avec Sonia, ce que je ne regarde pas comme bien glorieux. Florence que je me dis souvent qu’il faudrait que j’appelle, mais pour lui dire quoi ? Ma fascination pour elle est complètement tombée, et elle a trop été celle qui m’a retenu en enfance pour que je sente une vraie envie d’aller vers elle. Les semaines passées, j’ai bien cru que c’est de Bérengère que je tombais amoureux, ou j’ai bien réussi à m’en persuader, et ça m’a fait passer quelques mauvaises heures, mais je préfère mettre un terme à ces préoccupations et rester l’esprit libre. Seul, mais l’esprit libre, en attendant ce qui pourra bien arriver, d’où que ça vienne.

[1] D’après Marc Ausone, ce n’est pas Séguin qui aurait été maire ; ils auraient choisi une personnalité intermédiaire (ce qui lui aurait permis de s’extraire discrètement du sac de nœuds que la situation aurait été : on sent tellement qu’il n’y tenait pas tant que ça, à cette place). Aurait alors ressurgi le spectre de l’immonde Barbapapalladur, qui sait ?

[2] Avec la grande exposition qui se tient en ce moment à Beaubourg sur le pop art, tous les médias n’ont que ça à la bouche, souvent d’ailleurs pour n’en retenir que le côté le plus superficiel, voire simplement décoratif, mais l’idée nous trottait depuis longtemps dans la tête, surtout pour ses évocations politiques.

[3] Mais nous laisse pour le reste toute l’organisation entre les mains, puisqu’il est parti en vacances au Vietnam jusqu’au 15 avril.