Très bonnes acquisitions pour presque rien cet après-midi en passant devant le disquaire d’occasion de la place du Pilori ; dont une compilation de Ike et Tina Turner et une de Bo Diddley, musicien dont la sauvagerie allie le punk à la violence hypnotique du vaudou.
Un peu de mélancolie m’étreint. Je rentre de l’Olympic où je suis allé avec Clément et Hélène. C’était déjà un peu bizarre d’y aller avec eux, je n’en ai pas l’habitude, et cela m’a éloigné de tous les gens que je connaissais dans la salle (certes, moins bien, mais qui forment peut-être mon entourage plus quotidien) ; le plus souvent, je ne les ai salués qu’en passant, ou n’ai échangé que quelques mots sans importance. Ça m’a fait me rendre compte que je me sentais beaucoup moins intégré, après toutes ces années, que je ne l’aurais pensé. C’est ma sauvagerie qui gagne, en fait. Globalement, je n’en suis pas dérangé, puisqu’il ne tient qu’à moi que ça change : mais par moments j’en suis attristé. Beaucoup, également, passent à côté de moi sans me voir. Je n’ai pas besoin d’eux pour exister, mais de voir qu’à leurs yeux je ne suis rien diminue ma densité. Et puis ils se sont tellement fait chier, Clément et Hélène, au concert du Kim Gordon Quartet, qu’ils ont gâché mon plaisir ; j’ai même fini par accepter de les suivre lorsqu’ils sont partis au moment du rappel, parce que je n’avais plus le courage de chercher quelqu’un d’autre pour me ramener. Je n’ai pas l’habitude de ce genre de comportement. Lorsque je vais à l’Olympic avec Philippe, même si le concert nous emmerde, on reste jusqu’au bout : simplement, on descend boire une bière au bar et on discute. Là, ils n’ont rien bu (parce qu’ils n’ont pas d’argent) ; ce n’est pas grave, mais l’ambiance était différente : moins bien. Hélène n’était pas en forme, déjà, parce qu’elle venait d’apprendre que sa mère ne viendrait pas la semaine prochaine parce qu’elle est malade ; elle a pleuré lorsque nous en avons parlé chez eux — en fait, plus généralement, je crois que la greffe avec la France ne prend pas très bien. Ça m’ennuie de sentir ce manque de proximité avec elle — et par extension, avec Clément ; je suis un peu dans un autre monde. Pas plus intéressant, mais différent. Jamais, par exemple, Clément n’est venu picoler au bar comme une outre avec Ermold et Radulphe ; en quelque sorte, la cérémonie de passage n’a pas eu lieu. Leur présence ne semble qu’une parenthèse. Mais, par ailleurs, ils m’ont déçu. Ils ont eu beau dire que ce n’était pas la première fois qu’ils assistaient à ce genre de concert plutôt expérimental, que des fois ils avaient trouvé ça bien, etc., j’ai bien plus entendu les critiques de Marko et Fabien, qui trouvaient que l’improvisation n’était pas assez poussée — même si je ne suis pas vraiment d’accord. Je les trouve un peu réactionnaires ; pas assez ouverts. C’est vrai que la présence de Kim Gordon diminuait l’intérêt de la prestation, que ses interventions vocales n’étaient pas bien pertinentes, mollement chantées sur quelques notes expirantes, avec, qui plus est, son espèce de vague poésie élégiaque sans valeur (j’ai toujours trouvé que c’était le membre le moins intéressant de Sonic Youth, et de loin). Mais la musique était très bien, tant Jim O’Rourke (ordinateur, basse, caisse claire), que Ikue Mori (ordinateur) et que DJ Olive (platines), mélange d’expérimental et de bribes de rock ou de hip hop très dilué. Eux ont trouvé que « ça manquait de mélodie ». Nantes a peut-être beau être une ville « provinciale », au dire d’Hélène, et l’Olympic ressembler à « une salle des fêtes de village au bout du rang » (il ne faut peut-être pas pousser), c’est là que j’y ai forgé cet intérêt pour des expressions radicales auxquelles ils restent visiblement hermétiques. Ils ne sont en général pas plus réceptifs aux programmations de VidéO3 : c’est dommage.
Par ailleurs — on s’est accordé au moins là-dessus — excellente première partie : Stereo Total, duo franco-allemand de Berlin finalement assez proche du Kim Gordon Quartet quoique le résultat soit à l’opposé, qui recycle le rock de ces trente dernières années de la façon la plus jouissive, à la manière de Beat Happening, déluré, sans complexe et avec à la fois le sérieux et le recul nécessaires ; une Dominique Lavanant et un Michel Houellebecq qui ont tout compris de la musique populaire moderne. Je n’avais pas pris autant de plaisir depuis un moment à un concert — de ce plaisir qui fait rire sans interruption et inonde d’une vraie joie en même temps. Dans le genre des soldes de notre tradition récente, c’est nettement meilleur que Houellebecq, Burgalat et les Rabbits réunis. Il y avait Grete dans la salle : mais la pauvre, jamais elle ne comprendra ce qui fait la différence entre la classe de Stereo Total et l’insigne médiocrité balourde (et là, pour le coup, provinciale) de son propre groupe.