Si je n’étais pas allé voir Pau et son frère au cinéma ce soir à vingt heures, je n’aurais rien fait de la journée. J’aurais préféré aller voir Kairo, de Kyoshi Kurozawa, à 18h40, mais c’était au Concorde, et ça me faisait chier de prendre le tram pour aller jusque là-bas ; en plus, c’est un film plus ou moins d’angoisse, et je n’avais pas envie d’y aller tout seul. Et personne pour m’accompagner. Pau et son frère convenait mieux. C’est un film catalan qui a été présenté à Cannes, tourné presque entièrement en caméra épaule, et qui serre de près les personnages, mais tout de même globalement lent. L’histoire d’un fils (Pau) et de sa mère, qui après la mort du frère de Pau, que l’un et l’autre avaient perdu de vue, montent de Barcelone dans la montagne où il était parti vivre, pour connaître l’endroit, savoir ceux avec qui il a vécu, et rassembler leurs souvenirs. C’est un beau film simple, où peu de paroles sont prononcées. Marc Recha s’y attarde sur des gestes quotidiens, la construction d’une petite route à laquelle travaillaient plusieurs amis du frère, des moments de suspension. La manière dont il conduit son récit est elliptique, peu explicative. Il ressort une belle sensibilité des personnages. C’est le premier film catalan que je vois, et c’était également une drôle d’impression de prendre contact avec une langue à laquelle je ne suis pas du tout habitué.
Je n’aurais pas été prêt à l’heure pour Kairo. Je me suis levé à dix-huit heures – et me suis même ensuite recouché jusqu’à dix-neuf, voyant que je n’irais pas. C’est le genre de choses qui m’arrive de façon régulière depuis le début de l’année. Ça ne fait pas avancer mon travail, mais ça ne m’angoisse pas non plus. J’ai compris que ce n’était pas la peine de m’y mettre si je n’étais pas en forme. Et comme je me suis couché à six heures du matin passées, c’était le cas. Je travaillerai demain. Je plains Ermold, avec qui je suis rentré à cette heure matinale, et qui avait rendez-vous à Saint-Lyphard à midi pour débroussailler son jardin. J’en aurais été incapable. Cette semaine, je n’ai pas été efficace, et pas très bien dans ma peau non plus. J’ai beaucoup bu. Ça a commencé mardi soir (où je m’étais déjà dit que j’irai voir Kairo…), au vernissage de l’expo de Fabien, où Mathieux m’a convié au dernier moment. J’ai d’abord eu une intéressante conversation sur l’art avec Marko, et en particulier sur ce qu’il fait en ce moment, mais j’ai aussi vidé une quantité astronomique de verres de mauvais rouge en fumant clope sur clope. Je me suis détesté, à me voir me déverser de mes difficultés sur Matt[1], puis à ne pouvoir m’empêcher de quémander des cigarettes à Coline quand mon paquet a été fini, et qu’il fallait pourtant absolument que je fume encore comme un pompier. La soirée n’avait plus rien pour retenir depuis longtemps pourtant. Et en rentrant, j’ai vomi. J’ai encore vomi vendredi dans la nuit en rentrant de la Nuit du court-métrage. J’y ai encore trop bu, parce que je m’ennuyais (la programmation que Kinex’ et nous avons proposé était bien, quoique longue et difficile, mais on n’a pas été bien reçus[2], aucun de nous ne se sentait très concerné par la réussite de la soirée, et j’ai commencé par être entrepris par trois pète-couilles qui voulaient « du contenu » pour un site internet de divertissement, ce dont je n’avais strictement rien à foutre – un site qui, en plus, s’appellera versunmondemeilleur.com… on aura vraiment tout vu dans la bêtise confusionniste, c’est accablant). Et hier soir, donc, malgré mon état lamentable toute la journée, Ermold et moi sommes allés à la fête organisée par Ronan, mon co-mixeur vidéo, pour ses vingt-cinq ans dans une salle à côté de Vallet — donc plus ou moins perdu dans la campagne. Je pensais qu’il fallait y aller pour ne pas le décevoir ; mais vu le monde qu’il y avait et le peu d’intérêt de la soirée, on aurait pu s’en dispenser. Et là encore, je me suis ennuyé, et j’ai donc bu et fumé pour passer le temps. Un moment, je me suis même abîmé dans la lecture du Journal du dimanche tout frais apporté par un de ses copains journaliste qui revenait du bouclage de Ouest-France. J’ai passé un bon ¼ d’heure à lire un article sur les problèmes judiciaires qui risquent de chambouler le classement du championnat de première division, c’est dire. Voilà pourquoi j’ai ensuite préféré dormir presque douze d’affilée tout le long de la journée.
Cette semaine, chamboulé par la lecture des Désarrois de l’élève Törless de Robert Musil (c’est d’une intelligence décourageante, mais cela m’a aussi profondément troublé ; à nouveau, j’ai eu l’impression d’être encore en pleine adolescence, et ça m’a fait du mal), et ça ne m’a pas mis dans un état d’esprit très positif. Mais plus généralement, j’éprouve avec une douloureuse acuité la difficulté qu’il y a à avoir des relations humaines intéressantes, riches. À première vue, la plupart des gens me paraissent d’une médiocrité sans nom, et il est difficile de passer au-delà de cette première impression pour savoir de quoi il en retourne réellement — d’autant plus que ce premier contact ne m’en donne pas très envie. Tout le monde autour de moi n’est que dans la représentation, la pose, le calcul, ou dans la superficialité la plus navrante, le divertissement de soi… Rien n’est échangé que du vent. J’en ai eu le sentiment cuisant encore tout à l’heure en rentrant du cinéma. Cela m’accable.
[1] Qui, lui, a été quitté par Jenny, mais ne me l’a dit que quelques jours plus tard. Elle dit que c’est parce qu’il ne lui accordait pas assez d’attention. Elle espère que nous continuerons à nous voir, elle et moi, m’a-t-elle confié au téléphone. Continuer est déjà un mot un peu fort : je ne l’ai que très peu vue depuis pas mal de mois, et pour la raison que je n’ai pas grand-chose à faire en sa compagnie. C’est terrible à dire, mais elle m’ennuie au bout de deux minutes. Elle est superficielle, pas cultivée, et même pas curieuse. En fait, c’est normalement quelqu’un avec qui je n’aurais jamais dû me lier. Elle a un côté sexy, augmenté par son accent anglais – mais elle est de toute façon beaucoup trop grande pour moi.
[2] Même pas la bouffe ni la picole gratuite, ni de liste pour faire entrer nos proches, alors qu’on leur a concocté une programmation pointue sans aucune rémunération — qu’on était partie prenante dans l’organisation. Ils nous ont traité comme quantité négligeable. C’est quelque chose qui ne sera plus toléré. Ce qui est fou, c’est que, même si on n’a pas payé notre entrée (heureusement !), en plus de notre badge, on a tout de même eu une invitation ! C’est aberrant. Par ailleurs, comme pour confirmer ce que je pense de lui depuis quelques temps, Ermold, qui était chargé d’apporter les cassettes, a oublié les trois de Emshwiller à la fac (avec la bonne excuse qu’il ne savait pas qu’elles y étaient). Si je n’en avais pas fait une copie VHS, nous étions mal. Je ne lui en ai pas fait un foin du Diable, il m’a semblé que ça n’en valait pas la peine (et qu’il jugerait lui-même son insuffisance) ; contrairement à ce qu’il n’aurait pas manqué de faire dans la situation inverse.