Lundi 11 juin 2001

Levé tôt et travaillé à ma thèse, affligé d’un mal de gorge un peu fiévreux, attrapé samedi sans doute. Avancé par intermittences, et proposé l’hypothèse que la conception du signe à l’âge classique (par la Grammaire générale de Port-Royal notamment) soit déterminée par le modèle de la physique galiléenne, ou cohérente avec elle – qu’elle trouve son fondement dans des catégories techniques, même si ce n’était pas une manœuvre consciente de ses promoteurs. Selon Clément, avec qui j’ai bu quelques verres en fin de soirée au Bar du coin, cela ressemble trop à ce que je cherche à montrer pour être honnête. Il a peut-être raison ; mais puisque toute réalité conçue ne l’est que d’être construite, je ne perds rien à suggérer cette explication que personne encore n’a suggérée — et qui s’appuie sur un faisceau de présomptions suffisant pour que je puisse au moins l’avancer[1]. Puis, donc, fin de soirée avec Clément. Il part demain à Huesca avec Martial pour un festival de cinéma où leur film est en compétition ; je lui ai donné le numéro de Chepe. Parlé de la conception de la réalité, un de nos sujets favoris, avant d’être interrompus par ce crétin de Barthélémy, un importun dont la réputation est faite, avec qui Clément a déjà travaillé une fois alors qu’il ne savait encore rien de lui. Il était fin saoul, et comme de coutume, s’est vanté de manière insupportable, de l’argent qu’il gagne (qu’il dit gagner), des projets pharaoniques qu’il a (avec Untel ou Untel, personnages médiatiques qui sont soi-disant ses copains) avec la suffisance imbécile qu’on lui connaît[2]. Sa proximité même était dégradante. Terminé de façon plus intéressante dans la rue de la Juiverie avec deux inconnus, un mec et une nana, à discuter de littérature et de ma thèse (Clément a pris plutôt la chose sur le plan de l’humour forcé, celui qu’on adopte avec les gens qu’on ne connaît pas et qu’on rencontre dans les bars, mais il n’a pas semblé ridicule) ; tenir une position compréhensible m’est toujours difficile, mais le mec (un beau métis au crâne rasé) était engageant, et la fille, que je vois depuis longtemps au Flesselles non sans un certain désir, y aidait[3] : j’ai parlé un moment de Robert Musil, et elle a extrait de son sac un recueil de ses nouvelles. Rentré parce que j’étais trop tenaillé par l’envie de pisser et que je n’avais plus de cigarettes. Écrit ceci après m’être confectionné un grog fort.

[1] Qu’on la trouve insuffisante permettrait néanmoins d’ouvrir un débat – si elle était prise en compte.

[2] Tout ceci devait être plus ou moins lié avec le râteau qu’il s’est pris sous nos yeux avec une nana.

[3] Je crois qu’elle est plus ou moins comédienne, et maquée avec quelque chose comme un avocat alcoolique à moustache IIIe République (du moins elle doit être une de ses maîtresses, et lui court après pour être plus, entreprise désespérée à laquelle elle ne gagne que de boire encore plus : on pourra bientôt la prendre pour un modèle de Cézanne lorsqu’il peignait des alcooliques dans les tavernes. C’est dommage, elle a dû être jolie).