Invité à dîner chez Alex et Séverine ; toujours aussi détendu et classe, bon repas simple dans leur grand appartement sobre. Mais rentré tard, et après avoir goûté tous les Cognac, Armagnac, eau-de-vie de leur collection. J’ai parfois l’impression d’abuser[1], surtout que je crois ne les avoir jamais invités chez moi (la raison invoquée de ma thèse est mauvaise, puisque je continue de passer mon temps dehors ; mais je n’invite pour le moment que de façon exceptionnelle). En tout cas, je les aime vraiment bien.
Rencontré à cette occasion la fille avec qui Joris sort depuis quelques temps, Svetlana, demoiselle russe, de Saint-Pétersbourg, timide, et qui paraît plus jeune qu’elle n’est (on lui donnerait vingt ans). Plutôt jolie, moins que ce qu’il m’avait semblé lorsque je l’ai croisée la première fois — moins que Stéphanie, avec qui elle partage un peu le même genre de traits, le slavisme en plus. Il paraît que lorsqu’elle s’ennuie, elle s’occupe à des problèmes d’intégrales (elle est en DEA de physique) ; j’aurais trouvé ça auparavant plutôt ridicule, mais, maintenant qu’il a fallu que je me plonge un peu dans ce monde des maths quitté pourtant sans regret à la fin du lycée, je trouve ça fascinant au contraire.
Levé en début d’après-midi seulement, abruti. Je ne vais pas me mettre au travail avant cinq heures (j’ai tout de même l’impression d’être plutôt dedans, depuis le début de la semaine).
Je ne m’y suis même mis que beaucoup plus tard que ça. Comme j’étais vraiment dans les vapes, je suis allé faire un tour, pour me mettre les idées en place, hier ça m’a réussi. Là, ça n’a pas été suffisant ; je me suis traîné dans les artères du centre, et mes pas ont fini par me mener à Aladin, rue Mercœur, où j’ai acheté des BD, que j’ai ensuite passé le restant de l’après-midi à lire : deux tomes du Donjon de Lewis Trondheim et Johann Sfar, variation loufoque sur les univers de jeux de rôle bourrés jusqu’à la gueule de monstres méchants qu’il faut éliminer (et qui contaminent un peu trop la bande dessinée depuis quelques années, à la remorque de l’intérêt qui s’est remanifesté pour Le Seigneur des anneaux — Trondheim et Sfar, qui doivent pourtant aimer cet univers — me semblent en fournir un bon contre-point distancié) ; le troisième de L’Ascension du haut-mal du formidable David B., autobiographie familiale autour de l’épilepsie du grand frère, souvent douloureuse. Un chef d’œuvre de narration, et, encore plus, de graphisme, qui emprunte (dans un noir et blanc très ferme) autant aux miniatures persanes ou à l’univers de Max Ernst qu’à l’illustration. J’ai délaissé trop longtemps la bande dessinée, qui produit elle aussi des œuvres majeures ; j’essaie de me rattraper un peu (le problème, c’est que, par rapport à un livre, c’est cher pour le temps qu’on passe à la lire).
Soir : Les Anges déchus de Wong Kar-wai, reprogrammé au Katorza. Le moins intéressant de ses films que j’aie vu. De bons moments cartoonesques dans leur exagération ; d’étranges images urbaines où l’homme doit se faufiler entre une autoroute, des gratte-ciels et un pont de métro aérien pour se faire une tanière (qui pourtant rappelle tout de même une certaine Chine ancienne) ; mais le trait finit forcé ; l’esthétique trop clip, ou trop amatrice d’agaçants personnages pris en gros plan au grand angle (je crois que c’est ça, ce qui déforme les objets comme un œil de bœuf). C’est peut-être un « bel objet », mais c’est confus, et ça me semble un peu vain. En tout cas, l’image donnée du monde contemporain — Hong Kong en l’occurrence — est aussi malsaine et étouffante que dans la science-fiction ; on est constamment dans la nuit, traversée de néons de couleurs ou à d’une lumière glauque, les lieux sont minuscules, nulle présence humaine ne paraît dans les rues, les personnages ont tous une vie bizarre…
[1] Aussi lorsque je fume comme un pompier (de même que Joris), alors qu’eux ne fument pas. J’ai beau retarder au maximum le moment de la première cigarette — ce que je réussis assez bien à faire, indice que je suis à l’aise — une fois commencé, je ne sais plus m’arrêter. C’est un genre de scrupule qui me prend de plus en plus souvent.